Automobile: les systèmes d'aide à la conduite s'améliorent

Le modèle amish vaut-il mieux que le modèle start-up?

https://www.mediapart.fjournal/culture-idees/280920/le-modele-amish-vaut-il-mieux-que-le-modele-start?page_article=2
Quel rapport à la technique entretiennent Emmanuel Macron et les écologistes ? Selon l’historien François Jarrige, l’offensive en cours sur la 5G atteste la résurgence de l’idée de progrès, ainsi que l’incapacité d’inventer des rapports sociaux moins destructeurs de notre environnement.
Un moratoire et un débat. Voilà ce qu’ont réclamé une soixantaine d’élus, dont de nouveaux maires écologistes, à propos du déploiement de la 5G, cette technologie permettant d’augmenter le débit de données sur la téléphonie mobile. Emmanuel Macron a clos la discussion en les taxant d’« Amish ».
Quelles conceptions de la technique se font donc face dans cette controverse ? Si le président de la République semble rejoindre les intérêts économiques les plus puissants et les visions les plus naïves du progrès, la remise en cause du progrès à tout prix est-elle récupérable par des mouvements conservateurs ?
📷 François Jarrige. © DR Nous abordons ces questions avec l’historien François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne et spécialiste des « technocritiques ». Son œuvre a contribué à « défataliser » l’histoire des choix techniques opérés par nos sociétés depuis l’ère industrielle, notamment en matière énergétique.
Avec malice, il conteste la supériorité naturelle du « modèle start-up » sur le « modèle amish ». Il décrit surtout la relance d’une promesse de progrès par la technique à partir du secteur du numérique. Face à cette offensive modernisatrice, l’écologie politique est prise dans une tension entre la fidélité à ses inspirations originelles et les exigences de la compétition électorale.
À propos de la 5G, le président de la République a choisi de réduire le débat à un conflit entre partisans du progrès et adeptes de la « lampe à huile » et du « modèle amish ». Comment comprenez-vous cette sortie de la part de quelqu’un qui se targue aussi de défendre l’environnement sur la scène internationale ?
François Jarrige : Cette petite phrase est à la fois anecdotique et révélatrice d’enjeux fondamentaux. Il y a trois manières complémentaires de la lire. Premièrement, il s’agit d’une phrase provocatrice, destinée à disqualifier des opposants politiques qui ont le vent en poupe. C’est l’aspect politicien de l’affaire, qui est aussi le moins intéressant.
Deuxièmement, cette phrase sert une rhétorique de la modernité dont Emmanuel Macron se veut le champion. Il ne la prononce pas devant n’importe qui mais devant un public qu’il courtise et dont il emprunte le langage, au moins depuis qu’il a été ministre de l’économie. On parle ici de grandes figures des start-up, de plus ou moins jeunes industriels du numérique, totalement technophiles, imprégnés d’une version très naïve de l’idée de progrès. Des années de philosophie des sciences ont beau aller à rebours de cette conception, cela n’empêche pas Macron de l’embrasser tant il veut apparaître comme le chef de la « tech française ». En plus de ses intérêts politiques, le président défend aussi ses intérêts sociaux.
Troisièmement, et encore plus profondément, cette phrase illustre à quel point nous assistons à une relance modernisatrice de l’idée de progrès autour des technologies du numérique. On retrouve, comme lors du XIXe siècle industriel, une identification du progrès au progrès des techniques, qui apparaissent comme une condition pour se projeter dans l’avenir. Et derrière cette idée du progrès, qui a toujours été en lutte permanente avec d’autres conceptions, il y a bien sûr des intérêts économiques très puissants. Loin de la mort de l’idée de progrès, on assiste à sa résurgence continue. Outre la 5G, ont ainsi été faites d’autres annonces concernant les smart cities, la filière hydrogène, etc.
Quels sont les intérêts et les croyances qui nourrissent cette résurgence ?
Cette fuite en avant me fait penser à ce que Evgeny Morozov a appelé le « solutionnisme technologique ». Nos problèmes collectifs sont censés être résolus par un recours croissant à l’innovation technique. En fait, ce recours révèle surtout que nous sommes incapables d’inventer d’autres rapports sociaux moins destructeurs du monde et de l’humanité.
Les responsables politiques sont très tentés d’adopter ce solutionnisme technologique, car ils donnent ainsi l’impression qu’ils peuvent agir sur le réel, alors que les crises que nous connaissons sont beaucoup plus systémiques et complexes à gérer. Cela tue le débat, que l’on devrait pourtant avoir sur nos choix techniques. Car évidemment que nous vivons et que nous avons besoin d’outils et d’équipements ! Il reste que le type de technique qu’on retient a des conséquences majeures. Il implique un type d’organisation sociale et politique, ainsi qu’un type de rapport à l’environnement, dont les incidences sont variables.
À cet égard, j’aurais presque envie de réévaluer le fameux « modèle amish » fustigé par le président de la République. De qui parle-t-on ? D’un groupe religieux persécuté en Europe, qui a développé des communautés rurales autarciques aux États-Unis. Ils ne sont pas contre la technique en général (en tout cas, ils sont certainement moins consommateurs passifs de la technique que vous et moi), mais pensent que les choix techniques doivent être subordonnés à des fins supérieures. En l’occurrence, il s’agit pour eux d’une conception de Dieu, de la tradition, de la préservation de leur identité… Mais on peut appliquer ce modèle en se fixant plutôt comme fins sociales l’égalité sociale et la préservation d’un monde vivant pas totalement détruit.
Débarrassé de ses scories théologico-politiques, le modèle amish vaut sans doute mieux que le modèle start-up, dans lequel le choix technique n’est encadré que par le marché.
Le confinement témoignait du fait que la prise en compte du risque faisait partie de l’horizon des gouvernants, quitte à assumer un coût économique considérable. Mais dès qu’il s’agit des innovations techniques telles que la 5G, ce raisonnement semble s’évanouir. Pourquoi ?
Parce que les risques ne sont pas de même nature. C’est vrai que l’on vit dans une société de l’hypersécurité sanitaire. Et avec le Covid, l’arbitrage est apparu assez simple : il s’agissait d’éviter des morts, ou d’assumer les conséquences de ne rien faire. Le politique a pris ses responsabilités, même s’il faut rappeler que durant cet épisode, les grands acteurs économiques mondiaux s’en sont bien sortis, et que les plus grandes victimes vont être les salariés, les plus précaires et les jeunes entrant sur le marché du travail.
En comparaison, les controverses techniques sont toujours plus complexes. Il est plus difficile d’emporter la conviction de la masse en invoquant des risques potentiels, que dans le cas d’une pandémie documentée par les médecins et les biologistes. Dans ce match déséquilibré, ceux qui imposent leur point de vue sont généralement les plus puissants, ceux qui ont le plus de ressources financières et médiatiques. Dans le cas de la 5G, on voit des choses bien connues : des conflits d’intérêts, une alliance entre un champ scientifique proche des milieux industriels et des acteurs économiques qui veulent des parts de marché, ainsi que des élus qui veulent montrer qu’ils peuvent agir.
📷 © La Découverte Quelles sont les singularités de la controverse de la 5G en comparaison à d’autres moments de remise en cause des choix techniques imposés à la société ?
On observe d’abord beaucoup de points communs avec toutes les fois où une grande infrastructure technique a été présentée comme réponse aux crises du moment.
Depuis la construction des grands réseaux de chemins de fer en passant par les autoroutes et le TGV, on repère les mêmes motifs argumentatifs : l’invocation du prestige national, l’identification de l’innovation au mieux-être, et la tyrannie du retard (il faudrait maintenir notre position vis-à-vis des autres puissances). Et systématiquement, ces grandes infrastructures sont promues par des acteurs économiques très puissants, avec des responsables politiques à la remorque.
Ce qu’il y a de singulier, c’est que depuis dix ou quinze ans, on voyait s’exprimer une nouvelle prudence, des doutes et des interrogations concernant la consommation numérique. Or, c’est justement sur ce terrain qu’un discours de relance technique est apparu. Depuis la sortie du confinement en particulier, on le voit s’exprimer sur un mode très offensif, comme dans une sorte de « stratégie du choc ».
Ne soyons cependant pas dupes : les solutions censées régler les problèmes finissent par en créer de nouveaux, et l’effet rebond annule souvent les gains énergétiques par un recours plus abondant aux technologies censées faire diminuer notre consommation. Rappelons que dans les années 1970, l’automobile a été fortement remise en question. Les industriels ont annoncé que grâce à l’innovation technique, il n’y aurait plus de pollution automobile au début du XXIe siècle. Évidemment, celle-ci a explosé depuis 30 ans.

Il n’y aura pas de démocratie technique sans transformations plus profondes

Les responsables politiques, expliquez-vous, ont de fortes incitations à adopter le « solutionnisme technologique ». Avez-vous été surpris que des maires écologistes, qui sont sous pression de milieux économiques imprégnés de cette vision du monde, s’engagent aussi clairement dans la fronde contre la 5G ?
Un peu, car c’est complexe et risqué politiquement de s’opposer aux offensives industrielles que nous venons d’évoquer. Dans la mesure où il s’agit d’élus loin d’être des radicaux, difficiles à caricaturer en extrémistes technophobes, cela témoigne du poids des préoccupations qui parcourent la société.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer la nature des réactions à leur position somme toute modérée et prudente. Ils ne font qu’appeler à une règle de précaution, en posant une question saine : y a-t-il urgence à transformer si rapidement les infrastructures du numérique ? Cela suffit à ce qu’ils soient renvoyés du côté des Amish parce que leur intervention contrarie la tentative des grands industriels d’absorber la question écologique avec de nouvelles promesses, quand bien même ils figurent déjà parmi les principaux responsables du dérèglement climatique.
Sur le long terme, au-delà de la controverse sur la 5G, comment décrire les liens entre l’écologie politique et les mouvements technocritiques ?
Il faut d’abord rappeler que la technocritique, qui consiste tout simplement à faire de la technique un enjeu de débat plutôt qu’une fatalité, peut se trouver sur l’ensemble du spectre politique. C’est vrai aussi qu’elle est intimement liée à l’émergence de l’écologie politique, c’est-à-dire le moment où l’écologie passe d’un discours scientifique sur les équilibres du système Terre à un discours politique sur les rapports sociaux.
Dans les années 1970, avec l’apparition de partis, d’associations et d’ONG qui s’inscrivent dans cette ligne, la question technique est fondamentale, en particulier concernant le nucléaire. Les maires écologistes actuels qui alertent sur la 5G sont aussi des héritiers de cette histoire. Ils reproduisent la tentative de politiser la question de la technique, qui a été dépolitisée depuis un bon siècle puisqu’elle était censée être neutre et relever de la connaissance de spécialistes.
Le problème, c’est que cette question fondamentale pour les écologistes constitue également un des principaux points de blocage à l’égard du reste de la société. Lorsque vous attaquez les grandes promesses de salut par la technique, vous vous en prenez au renouvellement incessant des marchandises, à l’imaginaire et aux intérêts très puissants de la production. Cela peut se révéler impopulaire et vous exposer à l’accusation d’irresponsabilité.
Comment les écologistes ont-ils géré cette tension ?
Au fur et à mesure de leur institutionnalisation, les écologistes ont alterné entre, d’un côté, une fidélité à leur conscience politique profonde, à l’héritage d’une pensée assez radicale sur la technique, et de l’autre, les nécessités de s’inscrire dans le paysage politique et médiatique. Depuis quarante ans, une négociation permanente entre ces deux positions a lieu, qui n’est pas pour rien dans leurs divisions récurrentes.
Schématiquement, les puristes s’opposent à ceux qui adaptent leur rhétorique aux contraintes de la compétition électorale pour mieux se faire accepter. Il y a évidemment un dégradé de positions liées à cette adaptation, jusqu’à un Yannick Jadot appelant à défendre les champions industriels européens de cette technologie. Mais d’une certaine façon, les « vrais » écologistes, au sens de ceux qui cherchent à penser des formes de vie différentes, ont déserté le paysage politique national.
Ce qui ajoute à la confusion, c’est que désormais, tout le monde se réclame de l’écologie, y compris les adeptes du solutionnisme technologique. Ceux qui étaient en fait d’anciens opposants à l’écologie se repeignent désormais en ses partisans les plus « pragmatiques », renvoyant l’écologie classique du côté de la barbarie. Certains arguments en faveur de la 5G sont tout à fait dans cette veine, en invoquant des gains énergétiques pour justifier la multiplication d’objets fabriqués de façon industrielle.
📷 Jacques Ellul (1912-1994). © DR Sans parler de barbarie, n’y a-t-il pas des potentialités réactionnaires dans la critique de la technique ? Certains intellectuels, regardant d’un œil méfiant l’influence d’un penseur comme Jacques Ellul chez certains écologistes contemporains, soulignent le risque d’une remise en cause de la modernité tout entière, ou de négliger la critique du mode de production capitaliste dans lequel s’insère la technique.
Je sais que la figure d’Ellul est sans cesse utilisée pour formuler ces critiques. Mais franchement, il ne mérite pas l’anathème et les caricatures faites à son propos. Oui, il a pu prendre des positions conservatrices en raison de sa position de théologien protestant. Pour autant, il est faux de dire qu’il critique « la technique » en général dans son œuvre : il a lui-même écrit que ce serait enfantin. Ce qu’il met en cause, c’est surtout « le sacré transféré à la technique », c’est-à-dire le geste consistant à en faire le moteur de tous les changements sociaux et politiques.
En critiquant le « bluff technologique », il ne sépare pas la technique des rapports de domination. Simplement, dans le contexte des années 1950 et 1960, il souligne à quel point les systèmes capitaliste et soviétique sont tous deux caractérisés par une fascination pour le gigantisme productiviste et technique. Il révèle une identité profonde de ces deux modèles, ce qui lui vaut les foudres des libéraux comme des communistes.
À cette époque, le débat sur les machines s’était déjà refermé depuis longtemps sur l’usage fait de ces machines. Il y a ceux qui font confiance au marché, ceux qui veulent en socialiser la propriété, ceux qui disent que la représentation de tous les intérêts en présence règlera les conflits… Mais la neutralité des techniques est une illusion, elles méritent donc un débat plus profond sur leur pertinence intrinsèque. Ce n’est pas parce que c’est nouveau, plus efficace ou plus puissant que c’est mieux.
Sans doute, mais on peut comprendre les craintes de voir des technocritiques être instrumentalisées par des conservateurs cherchant à « naturaliser » des rôles sociaux et reproduire des hiérarchies sociales. Quels critères se donner pour éviter de telles récupérations ?
C’est vrai que la critique de la technique peut nourrir des fantasmes de restauration d’un ordre ancien, avec ses limites rassurantes (du moins pour ceux qui n’en souffraient pas trop). Ceci dit, je n’observe pas de mouvement conservateur et technocritique qui soit massif. C’est vrai aussi qu’il y a toujours eu des critiques de la technique venues de la droite, mais d’autres généalogies existent à gauche, comme l’a montré Serge Audier dans La Société écologique et ses ennemis (voir notre entretien vidéo).
Il n’y a donc aucune fatalité à ce que tous les pans de la modernité soient emportés par la critique de certains de ses aspects les plus destructeurs de notre monde. On peut faire le tri entre des limites de droite et des limites de gauche à la marche du « progrès » : les premières sont excluantes et discriminantes, tandis que les secondes font disparaître des aliénations, favorisent l’égalité des conditions.
Sur quelles conditions et principes devrait reposer une authentique démocratie technique ?
En tant qu’historien, je rappellerai d’abord que jusqu’au milieu du XIXe siècle, alors que nous ne pouvions pas parler de sociétés démocratiques, les choix technologiques étaient davantage partagés et adaptés aux besoins locaux qu’aujourd’hui. L’idée même de technique, ou en tout cas de progrès technique, n’existait pas, elle était renvoyée à un savoir-faire, y compris en dehors du champ de la production.
C’est par la suite, parallèlement à l’industrialisation et à l’extraction croissante de ressources fossiles, que la technique est devenue l’objet d’une expertise, d’une compétence exclusive. Dans ce contexte, l’idée même de démocratie technique n’avait pas de sens car les techniques étaient censées être neutres et maîtrisables uniquement par la science. Cela a changé dans les années 1970 avec l’émergence de la problématique du risque, et le militantisme dont nous avons parlé, notamment s’agissant du nucléaire. Divers dispositifs ont été proposés par les États pour éclairer les élus et mieux prendre en compte la population.
Cependant, il est clair que quelques réformes institutionnelles, même beaucoup plus ambitieuses, ne suffiront pas. C’est l’ensemble des conditions de production et de diffusion des techniques qu’il faudrait changer. Cela s’avère beaucoup plus difficile qu’il y a deux siècles, tant les inégalités se sont creusées entre les usagers des techniques et ceux qui les fabriquent et les diffusent. Les décisions se prennent aujourd’hui à des échelles telles que les conférences-débats, ou même les controverses médiatiques, apparaissent dérisoires.
Le discours de Macron sur la lampe à huile, et sa façon de refermer le débat tout en prétendant qu’il aura lieu, est très révélateur. On nous serine que la pluralité des avis sera prise en compte, mais c’est du vent. Et pour cause : au-delà de la technique en tant que telle, la réponse aux crises de nos sociétés exige de transformer nos conditions de production, les règles du commerce international, notre rapport au monde vivant… Vouloir commencer par la démocratie technique, ou l’isoler de toutes ces dimensions, n’aurait pas de sens.
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Plan de transformation de l'économie française pour l'après crise Covid-19, par le Shift Project

Bonjour à tous,
Le Shift Project, un think tank en faveur d'une économie décarbonée, propose de travailler sur un plan de relance de l’économie pour l’après crise covid-19. L’objectif est de poser les bases d’un pont vers une société résiliente et durable. En effet, il est « assez simple » d’imaginer un monde décarboné, mais bien plus difficile d’imaginer un cheminement crédible pour y arriver.
Il propose ainsi un plan de transformation de l’économie française. Ce plan n’est pas encore chiffré mais propose une méthode et des pistes de réflexion pour faire de la relance post-crise une transformation de l’économie française vers une économie décarbonée.
Il a aussi été lancé une cagnotte en ligne, pour continuer à développer ce plan de relance en détail et convaincre les décideurs.
Comme le document est assez long (50 pages), je vous propose un gros TL;DR, même si je ne peux que recommander de lire le document en détail.
Note : je n’ai pas rédigé ce rapport, je ne fais que le partager
TL;DR:
Le document explique tout d’abord les objectifs, ainsi que les paramètres pris en compte dans l’élaboration de ce plan. Il détaille ensuite les outils de transformation et d’analyse pour 15 secteurs, 10 en « aval », et 5 en « amont ». Il s'agit à chaque fois d'un état des lieux, des objectifs et des pistes à étudier / outils à mettre en place pour y arriver.
Il y a également des axes transverses qui sont pris en compte, et des méthodes pour s'assurer de la cohérence du plan dans son ensemble.
Je vais essayer de résumer les points principaux des 15 secteurs étudiés.
Note: il y a de la répétition, car beaucoup de solutions s'entremêlent ou sont les mêmes pour plusieurs secteurs

Mobilité du quotidien

Baisse des km.personne parcouru
Report modal vers des transport plus sobres en carbone et/ou mieux remplies
Accompagner la transformation automobile
Déconstruire l’imaginaire de la voiture pour lui donner un rôle plus fonctionnel

Mobilité longue distance

Baisse des km.personne parcourus
Développement du train pour un report modal de l’aérien et de la voiture
Baisse de l’usage de la voiture
Accompagner la transformation automobile
Légiférer pour des avions moins consommateurs

Fret

Baisse des tonnes transportées
Augmentation des modes économes de transport
Favoriser et inciter à l’écoconduite
Monopole public (au niveau de la ville/région) pour l’organisation des derniers kilomètres en ville

Logement individuel et collectif

Baisse des constructions neuves
Décarboner

Santé

Augmenter la résilience de la santé
Décarboner et limiter la dépendance matérielle
Sensibiliser le corps médical aux enjeux climatiques

Enseignement supérieur et recherche

Mettre la recherche au service de la décarbonation
Former aux enjeux
Décarboner la recherche et l’enseignement supérieur

Usage numérique

Plan de sobriété numérique (échelle nationale et européenne)
Piloter le développement d’un système d’usage sobre
Construction de territoires intelligents et résilients, plutôt que simplement connectés
Planifier l’évolution des emplois pour accompagner la transition des usages

Culture

Décarboner les infrastructures, biens et services
Former les professionnels aux enjeux de la transition
Développer un imaginaire sobre

Défense

Décarboner les infrastructures et les services
Réduire la dépendance aux ressources limitées

Administration

Décarboner les infrastructures, les biens et les services
Renforcer la résilience
Réorganiser le secteur et ses ressources humaines

Industrie lourde, manufacturière et recyclage

Construire une cartographie des vulnérabilités physiques des secteurs
Industrie de première transformation résiliente
Production manufacturière résiliente et cohérente avec la transition
Structurer une filière de l’après première vie

Industrie automobile

Réduire l’empreinte carbone et accroître la résilience de l’activité
Développer et produire des véhicules sobres, thermiques comme électrique
Développer de nouvelles activités productives et de service

Agriculture & alimentation

Construire des systèmes alimentaires territoriaux
Changer profondément les systèmes agricoles et les assiettes
Multiplier par trois le nombre d’actifs agricoles en une génération

Forêts et bois

État des lieux du potentiel de capture carbone (foret, prairies, sols agricoles, etc.)
Augmenter la part des produits bois dans la construction et la rénovation
Augmenter la part du bois dans la génération de chaleur

Énergie

Assurer une cohérence d’ensemble entre les demandes globales issues des différents secteurs en transition, et l’offre. Cette vérification inclura la consommation d’énergie due à la transition elle-même.
Décarboner les usages
Étudier la pertinence des gaz / liquide non fossiles comme la méthanisation provenant de l’agriculture, qui restera limitée
Prévoir les formations et reconversions des professionnels
Anticiper le renouvellement/remplacement du parc nucléaire, pour ne pas être pris de court
Assurer la sécurité d’approvisionnement
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Les idéologues du capitalisme décadent - La banqueroute des économistes bourgeois de gauche - Par Joseph Seymour et Bruce André (2 - 2) Janvier 2018

https://archive.li/gYdzR
La structure de l’étude historique de la croissance de l’économie américaine qu’a faite Gordon se base sur le concept de trois révolutions industrielles successives. La première (la RI n° 1) découlait d’inventions survenues entre 1770 et 1820, principalement la machine à vapeur et ses retombées – le chemin de fer, le bateau à vapeur et le passage du bois au fer et à l’acier. La deuxième (la RI n° 2) découlait de techniques développées à la fin du XIXe siècle, notamment l’électricité et le moteur à combustion interne. La troisième (la RI n° 3), qui a commencé dans les années 1960, était centrée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), comme les ordinateurs et les smartphones.
Pour Gordon, la cause fondamentale du ralentissement de la croissance de l’économie américaine ces dernières décennies a été l’atténuation des effets de la deuxième révolution industrielle et la puissance insuffisante de la troisième :
« La diminution de près de moitié de l’augmentation de la productivité reflète l’essoufflement de la stimulation de la production engendrée par les grandes inventions de la RI n° 2. Celle qui lui a succédé, la RI n° 3 orientée vers les TIC, a été suffisamment puissante pour provoquer un redressement tendanciel de la croissance de la productivité, qui a atteint en moyenne 2,05 % pendant la décennie 1995-2004. Mais la capacité des innovations liées aux TIC à stimuler la croissance de la productivité s’est essoufflée après 2004. »
Gordon ne considère jamais la possibilité que certaines innovations techniquement progressistes pourraient ne pas être transformées en marchandises commercialisées massivement parce qu’il n’est pas rentable de le faire. Nous reviendrons plus loin sur son insistance que l’informatisation et les nouvelles technologies numériques en général ne pourront pas à l’avenir augmenter la productivité du travail de façon significative. En fait, il soutient que ces technologies ont pour l’essentiel épuisé leur potentiel.
Examinons pour le moment le postulat implicite de Gordon que toutes les nouvelles marchandises commercialisées massivement étaient plus efficaces que celles qu’elles ont remplacées, et qu’elles ont augmenté le niveau de vie de la population. En particulier, intéressons-nous au remplacement partiel du tramway, du métro et du train surélevé électrifiés par l’automobile, un processus qui a démarré entre 1910 et 1930. Gordon analyse de façon détaillée cette transition d’un moyen de transport des personnes à un autre. Mais il n’essaie pas de comparer leur efficacité technico-économique. Les métros et les trains surélevés électrifiés dépensaient-ils plus ou moins de ressources économiques par passager-kilomètre que des Ford T ? Et si la réponse est moins, où est donc l’avantage de l’automobile ?
Gordon reconnaît que le développement de l’automobile n’a pas simplement été le résultat du fonctionnement du capitalisme de « libre marché ». La politique gouvernementale a été un facteur causal très important :
« Le gouvernement avait pour politique d’encourager l’étalement urbain, sapant la viabilité financière des transports urbains et des trains de voyageurs. Avant même la Deuxième Guerre mondiale, les politiques publiques étaient biaisées en faveur de l’automobile, avec la construction de rues et d’autoroutes sur fonds publics tandis que les transports urbains et les transports ferroviaires interurbains devaient fonctionner comme des sociétés privées autosuffisantes. Au début, on construisit beaucoup de routes en émettant des obligations dont les intérêts étaient remboursés par les impôts fonciers locaux, de sorte que le propriétaire d’une voiture et l’usager des transports publics payaient la même chose pour construire un système routier qui rendait la voiture toujours plus attractive par rapport aux transports collectifs. »
Toutefois, Gordon ne se prononce pas sur la question de savoir si la politique gouvernementale favorisant les déplacements en voiture aux dépens des transports publics de masse était rationnelle économiquement et bénéfique socialement. Et il n’explique pas non plus pourquoi les autorités nationales et locales ont mené cette politique en faveur de la voiture. La réponse, bien sûr, tient principalement à la course au profit des capitalistes : les politiciens bourgeois impliqués étaient liés aux propriétaires des grandes entreprises automobiles, comme Henry Ford et Alfred P. Sloan (le PDG de General Motors), ainsi qu’aux industries du caoutchouc et du pétrole qui fabriquaient les pneumatiques et l’essence.
Lutte de classe et réduction du temps de travail
Gordon déclare que son livre « n’étudie pas seulement le niveau de vie du point de vue du consommateur ; il examine aussi la qualité des conditions de travail, tant à la maison qu’à l’extérieur ». Gordon s’en tient à son thème principal : la population américaine a connu pendant la première moitié du XXe siècle une amélioration qualitative de ses conditions de vie quotidiennes. Il cite la réduction de la semaine de travail, qui est passée de 60 heures au début du XXe siècle à 41 heures en 1950. Mais sa vision du monde de bourgeois de gauche l’aveugle : il passe à côté à la fois de la cause fondamentale de ce changement majeur dans la vie des travailleurs et des limitations inhérentes de son impact sur leur qualité de vie.
Selon Gordon, la réduction moyenne de la semaine de travail résultait d’un intérêt partagé entre les propriétaires des entreprises et leurs ouvriers – que la main-d’œuvre soit bien reposée et en bonne santé. Il écrit :
« Les interprétations de la tendance à la réduction du temps de travail se focalisent sur l’opinion largement partagée, à la fois du côté des dirigeants des entreprises et de celui des syndicats, que cette réduction améliorerait les performances des travailleurs et ferait augmenter la production. Une augmentation de la productivité et des salaires rendait possible une réduction progressive du temps de travail, car les semaines de 60 ou 72 heures avaient créé une classe ouvrière masculine complètement épuisée. »
A l’appui de cette analyse, Gordon invoque la législation adoptée pendant l’« Ere progressiste » [1897-1920] et le New Deal des années 1930.
En fait, la semaine de 40 heures a été arrachée par des décennies de batailles de classe féroces et souvent sanglantes menées par le mouvement ouvrier. L’agitation pour la journée de huit heures et pour les syndicats menée par la classe ouvrière industrielle naissante conduisit à la grande grève des chemins de fer de 1877, qui fut brutalement réprimée par l’armée. Lors du massacre de Haymarket, en 1886, la police de Chicago attaqua les ouvriers qui manifestaient pour la journée de huit heures et arrêta huit militants syndicaux anarchistes qui furent ensuite emprisonnés ou exécutés après un procès truqué. Lors de la grève dite des Petites Aciéries en 1937, dont l’une des revendications était la semaine de 40 heures, la police assassina dix ouvriers devant les grilles de l’usine Republic Steel, dans le Sud de Chicago – une tuerie qui est passée dans l’histoire sous le nom du « massacre de Memorial Day » [journée en l’honneur des soldats américains morts au combat].
Aujourd’hui ont passé plusieurs décennies de guerre de classe unilatérale, menée par la bourgeoisie, et de reculades d’une bureaucratie syndicale bornée. La semaine de 40 heures a été progressivement grignotée. Le temps de travail hebdomadaire moyen pour les salariés américains à plein temps est aujourd’hui d’environ 47 heures, près d’une journée de travail supplémentaire de huit heures par semaine. Environ un salarié à plein temps sur cinq travaille 60 heures ou plus par semaine, alors que des millions de travailleurs sont au chômage ou obligés de travailler à temps partiel.
Les travailleurs doivent lutter pour une diminution de la semaine de travail sans perte de salaire, en liant le combat pour des conditions de travail décentes à la lutte pour un emploi pour tous. Une semaine de travail de 30 heures, payées 40, et le partage du travail disponible entre toutes les mains, serait un grand pas pour résoudre à la fois le chômage et les graves problèmes de sécurité dus à la fatigue et au manque de personnel.
Les capitalistes objecteront bien sûr que de telles revendications ne sont pas réalistes – du moins, s’ils doivent préserver leur indécente richesse. De fait, les besoins vitaux de la classe ouvrière se heurtent à l’incapacité du système capitaliste à les satisfaire. La lutte des travailleurs est nécessaire pour obtenir une part un peu plus grande de la richesse sociale contre une classe dirigeante capitaliste déterminée à maximiser ses profits. Mais cela n’apportera pas la solution. L’objectif doit être une société d’un genre complètement différent, une Amérique ouvrière où les richesses productives auront été arrachées des mains de l’infime minorité que représente l’élite capitaliste et mises à la disposition de l’immense majorité de la population. Pour construire une telle société, il faudra que la classe ouvrière, sous la direction d’un parti révolutionnaire, renverse le pouvoir de la classe capitaliste par une révolution socialiste et instaure un gouvernement ouvrier.
Travail et qualité de vie
Comme les batailles de classe qui ont arraché la semaine de 40 heures, l’érosion continue de cet acquis syndical historique depuis la fin des années 1970 est pour Gordon un livre fermé de sept sceaux. Pourtant, même si l’on accepte sa focalisation sur la première moitié du XXe siècle, quand la semaine de travail est passée de 60 à 40 heures, cet acquis représentait en fait quelque chose de moins qu’un changement qualitatif dans la vie des travailleurs américains. Même si Gordon déplore la montée des inégalités de revenus aux Etats-Unis ces dernières décennies, il ne traite pas et ne reconnaît même pas une inégalité plus fondamentale dans toutes les sociétés capitalistes à toutes les époques : celle entre, d’une part, l’immense majorité de ceux qui doivent accomplir ce que Marx appelait du « travail aliéné » pour obtenir les moyens de subsistance nécessaires à eux-mêmes et à leur famille, et, d’autre part, les quelques privilégiés qui peuvent se consacrer à un travail créatif et gratifiant.
Dans la préface de The Rise and Fall of American Growth, Gordon raconte que son intérêt pour les variations des taux de croissance économique et de la productivité du travail tout au long de l’histoire américaine remonte aux années où il était étudiant en économie au Massachusetts Institute of Technology au milieu des années 1960. Les recherches qu’il a menées pour écrire son livre ont été entreprises pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, pas parce qu’il devait gagner sa vie. Mais très peu de gens peuvent s’offrir le luxe de travailler pour satisfaire leur curiosité intellectuelle ou exprimer leurs impulsions créatrices.
Voyons par exemple les employés des Presses universitaires de Princeton, qui ont transformé le manuscrit de Gordon en pages imprimées d’un livre. Certes, ils utilisent des techniques radicalement différentes de celles qu’employaient leurs prédécesseurs dans les années 1920, qui mettaient en page les livres des économistes éminents de l’époque comme Irving Fisher ou Wesley C. Mitchell. Et ils travaillent dans des locaux plus confortables. Pourtant, ils font le même type de travail pour les mêmes raisons personnelles : pour gagner leur vie.
En lisant le livre de Gordon, on pourrait conclure que la semaine de 40 heures et l’année de travail d’un peu plus de 11 mois comme aux Etats-Unis représentent le niveau le plus avancé que puisse atteindre la société pour ce qui est du temps de travail nécessaire fourni par ses membres. Mais dans une économie socialiste planifiée, il serait possible, grâce à une augmentation progressive et en forme de cercle vertueux de la productivité du travail, de réduire de façon radicale le temps de travail total nécessaire pour produire à la fois les moyens de production et les biens de consommation. En l’espace de seulement quelques générations, les gens ne travailleraient plus que, disons, 20 heures par semaine et six mois par an. Tout le monde aurait à la fois le temps disponible et l’accès aux ressources matérielles et culturelles nécessaires pour acquérir les connaissances scientifiques et techniques aujourd’hui réservées à une élite privilégiée. Il y a plus d’un siècle et demi de cela, Marx envisageait ainsi la société communiste de l’avenir :
« Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme en devenir, et en même temps exercice pratique, science expérimentale, science matériellement créatrice et s’objectivant, dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société.
– Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »)
Dans la société communiste de l’avenir, il y aura une augmentation considérable du nombre de personnes capables de développer des innovations techniques, à la mesure des héros du passé célébrés par Gordon, comme Thomas Edison, Karl Benz (l’inventeur de l’automobile) ou Guglielmo Marconi (un des pionniers de la radio).
La Deuxième Guerre mondiale : un exemple de capitalisme d’Etat
Pour des marxistes, la partie la plus intéressante du livre de Gordon est son analyse du « grand bond en avant » de la productivité du travail qui a eu lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) et qui s’est poursuivi pendant les deux premières décennies de l’après-guerre. Gordon écrit en conclusion : « La Deuxième Guerre mondiale a sauvé l’économie américaine d’une stagnation séculaire, et un scénario hypothétique de croissance économique après 1939 qui n’inclurait pas la guerre serait lamentable dans le meilleur des cas. » C’est le seul moment de l’histoire américaine contemporaine où le développement d’unités de production utilisant de nouvelles techniques plus avancées ne fut pas déterminé par les anticipations de profits des dirigeants des grandes entreprises et des financiers de Wall Street. Pour vaincre ses ennemis capitalistes-impérialistes, le gouvernement américain – le comité exécutif de la classe dirigeante américaine dans son ensemble – décida et finança un programme sans précédent de construction d’usines et d’infrastructures industrielles.
On peut lire dans un ouvrage de référence sur l’histoire économique de la Deuxième Guerre mondiale :
« La période qui va de 1940 à 1944 a connu une expansion de la production industrielle aux Etats-Unis plus importante que pendant n’importe quelle période précédente […]. Entre 1940 et 1944, la production totale de produits manufacturés a augmenté de 300 %, et celle de matières premières d’environ 60 % . On estime que les investissements dans des usines et des infrastructures nouvelles, dont beaucoup d’investissements directs réalisés par le gouvernement, ont accru la capacité productive de l’économie de quelque chose comme 50 % . »
– Alan S. Milward, War, Economy and Society 1939-1945 (1977)
Les usines et autres infrastructures productives financées par le gouvernement furent mises gratuitement à la disposition des capitalistes privés, ce qui leur permit d’accroître fortement leurs profits pendant et après la guerre. Gordon écrit à ce sujet : « Bien que les investissements privés aient stagné dans la période 1930-1945, les investissements en capital financés par le gouvernement ont fait un bond en avant durant ces quinze années. Particulièrement notable fut la création de nouvelles usines payées par le gouvernement mais gérées par des entreprises privées pour produire du matériel et des fournitures militaires. »
Franklin Roosevelt et les autres chefs politiques de l’Etat impérialiste américain (par exemple le ministre de la Guerre Henry L. Stimson et le ministre du Trésor Henry Morgenthau) connaissaient les rouages intimes des grandes entreprises industrielles et des banques. Leur expérience de première main leur avait appris qu’ils ne pouvaient pas compter sur les mécanismes normaux du marché capitaliste pour maximiser la production d’armements en un minimum de temps. On donna donc aux grands industriels comme Henry Ford et Henry Kaiser l’assurance de profits garantis, grâce à la méthode dite du « prix de revient majoré » pour fixer les prix d’achat par l’Etat. On achetait à leurs entreprises les cuirassés, les bombardiers, les tanks, etc., en leur payant un montant correspondant au prix de revient qu’elles déclaraient, plus une marge bénéficiaire supplémentaire. Sur toute la durée de la guerre, les profits après impôts des entreprises industrielles augmentèrent de 120 %.
Bien plus important de par ses effets économiques à long terme fut le financement direct par le gouvernement de la construction d’usines et autres infrastructures industrielles. Gordon souligne que le nombre de machines-outils (l’ingrédient essentiel d’une économie industrielle) doubla entre 1940 et 1945, et que « presque toutes ces nouvelles machines-outils furent financées par le gouvernement et non par des entreprises privées ». La gigantesque chaîne d’assemblage de bombardiers construite par Ford à Willow Run, dans le Michigan, fut financée par 1e gouvernement. Il en fut de même de grands oléoducs, toujours en service aujourd’hui, construits pour relier les champs pétroliers du Texas au nord-est des Etats-Unis. En outre, les principales technologies à la base de la « troisième révolution industrielle » de Gordon, à partir des années 1960, tiraient aussi leur origine des recherches de l’armée américaine pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le prototype des gros ordinateurs, l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer), fut développé par des savants et des ingénieurs de l’université de Pennsylvanie employés par le ministère de la guerre.
Quand l’Etat capitaliste-impérialiste américain maximisait la production, la productivité du travail et l’innovation technologique, c’était pour semer la mort et la destruction chez d’autres peuples. La percée scientifique et technique peut-être la plus importante du XXe siècle, la maîtrise de l’énergie nucléaire, fut utilisée pour incinérer la population civile des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki.
Gordon contre les « techno-optimistes »
Dans son livre, Gordon désigne comme son adversaire principal un courant intellectuel qu’il a baptisé les « techno-optimistes » – ceux qui prévoient que des techniques nouvelles, comme la robotique et l’intelligence artificielle, amèneront l’économie américaine à l’orée d’une vague de croissance économique. Comme Gordon, ces techno-optimistes (parmi lesquels Joel Mokyr, un de ses collègues à la Northwestern University, ainsi qu’Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson au MIT) sont convaincus que c’est avant tout l’innovation technique qui détermine l’évolution de la société. Le désaccord porte sur deux questions très différentes. L’une concerne la sphère de la consommation immédiate, l’autre la sphère de la production dans l’avenir.
Gordon argumente que l’effet des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur la qualité de la vie quotidienne a été relativement limité comparé aux innovations et inventions majeures de 1870 à 1970. Celles-ci vont de l’eau courante, de l’éclairage électrique et du chauffage central à l’automobile, aux avions et à la télévision :
« Il y a certes des innovations continuelles depuis 1970, mais elles ont un impact moindre qu’auparavant ; elles sont focalisées sur l’industrie du divertissement et les technologies de l’information et la communication (TIC) ; les avancées dans plusieurs dimensions du niveau de vie liées à l’alimentation, à l’habillement, à l’électroménager, au logement, aux transports, à la santé et aux conditions de travail sont moins rapides qu’avant 1970. »
A un autre niveau, la controverse entre Gordon et les techno-optimistes porte sur la « futurologie » : la plus ou moins grande probabilité que de nouvelles technologies avec un fort potentiel de transformation soient développées et adoptées à une large échelle dans un avenir proche. Des deux côtés, on considère implicitement que le capitalisme est le meilleur système pour encourager l’innovation technique. Des deux côtés, bien sûr, on écarte d’un revers de main la perspective d’une économie collectivisée et planifiée.
Mokyr a publié en 2014 un article intitulé « Le prochain âge des inventions : l’avenir de la technique est plus radieux que ne veulent l’admettre les pessimistes ». Il s’y enthousiasme pour les super-ordinateurs, l’impression 3-D, le génie génétique et autres merveilles. Il ne parle cependant nulle part de salaires, de coûts de production, de marchés ou de profits. Ces catégories fondamentales qui gouvernent la production capitaliste et les investissements dans les nouvelles technologies sont semblablement absentes de son article « Notre avenir économique est-il derrière nous ? » (29 novembre 2016), une brève polémique contre le dernier livre de Gordon. Au cas improbable où Mokyr serait nommé PDG d’Apple ou de General Electric, ces entreprises risqueraient la faillite. S’il suivait ses propres recommandations, Mokyr utiliserait les équipements les plus avancés et par conséquent les plus coûteux, sans se demander si cela augmenterait les coûts de production au-delà de ceux des entreprises concurrentes.
Dans son article de 2014, Mokyr avance un argument économique à l’appui du techno-optimisme : « Une deuxième raison pour laquelle le progrès technique se poursuivra à un rythme soutenu est liée à l’émergence d’un marché mondial concurrentiel, qui encouragera la dissémination des nouvelles technologies à partir de leur lieu d’origine vers de nouveaux utilisateurs qui ne souhaiteront pas rester en arrière. » En fait, l’expansion du commerce international et de l’exportation des capitaux ne constitue guère un encouragement sans ambiguïté au développement technique. A l’époque impérialiste, l’économie internationale se heurte aux mêmes Etats-nations sur lesquels les impérialistes basent leur pouvoir, et qui constituent un obstacle au développement des forces productives de l’humanité. La production en Europe, au Japon et à certains endroits en Asie utilise effectivement des méthodes modernes. Mais le fait qu’il existe un immense réservoir de main-d’œuvre bon marché disponible dans le sous-continent indien, en Extrême-Orient et en Amérique latine a tendance à inhiber les investissements dans des technologies permettant d’économiser la main-d’œuvre, que ce soit dans le tiers-monde ou dans les centres impérialistes.
Quand les entreprises industrielles américaines ou européennes transfèrent leurs activités industrielles dans des pays pauvres, elles ont souvent tendance à utiliser des méthodes de production avec une intensité capitalistique moindre. Prenons l’industrie de l’habillement. La technique existe pour pouvoir produire des vêtements dans des usines hautement automatisées à forte intensité capitalistique, mais les entreprises trouvent qu’il est meilleur marché d’employer des ouvriers dans des néocolonies opprimées comme le Bangladesh; ces ouvriers sont payés quelques cents pour coudre des vêtements dans des conditions de travail plus proches du XIXe que du XXIe siècle.
Dans les pays du « premier monde », les connaissances scientifiques et techniques actuelles ne sont pas non plus utilisées d’une façon rationnelle et bénéfique pour la société, et dans de nombreux cas elles sont délibérément employées de manière néfaste. Prenons la recherche médicale : d’importants moyens sont consacrés au traitement de la calvitie et des troubles de l’érection, tandis qu’on investit des sommes dérisoires dans de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins contre des maladies tropicales potentiellement mortelles.
Rien qu’aux Etats-Unis, environ 23 000 personnes meurent chaque année d’infections dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Selon une étude financée par le gouvernement britannique, d’ici le milieu du XXIe siècle jusqu’à dix millions de personnes pourraient être tuées chaque année par des bactéries résistantes si l’on ne découvre pas de nouveaux traitements. Mais malgré ce besoin social urgent, la plupart des grandes sociétés pharmaceutiques internationales ont depuis longtemps arrêté le développement de nouveaux antibiotiques en invoquant des retours sur investissement insuffisants.
De même, environ 25 millions d’Américains souffrent de ce qu’on appelle des maladies rares, comme la maladie de Charcot, la mucoviscidose ou la drépanocytose, une maladie qui touche principalement les Noirs. Mais les investissements dans la recherche de traitements pour ce genre de maladies sont notoirement insuffisants, alors même que la recherche sur les maladies rares a souvent ouvert des voies prometteuses pour le traitement de maladies plus répandues. Le Centre pour le journalisme médical de l’université de Californie du Sud explique ainsi les réticences des sociétés pharmaceutiques : « La plupart des gens disent qu’investir dans le traitement des maladies rares – qui touchent des dizaines de milliers de personnes – n’est pas rationnel commercialement. »
Mokyr, McAfee, Brynjolfsson et compagnie, faisant fi des lois qui gouvernent le mode de production capitaliste, anticipent dans un avenir proche un bond qualitatif de la productivité grâce à l’utilisation de « techniques brillantes ». Gordon accepte implicitement les limitations du système capitaliste en niant la possibilité même d’un tel scénario. Concernant la robotique, il écrit : « L’augmentation exponentielle de la vitesse et de la mémoire des ordinateurs va bien plus vite que la capacité des robots à reproduire les mouvements humains. » Il n’avance aucun argument pour expliquer pourquoi ce fossé ne pourrait pas être dans une large mesure comblé par de futures avancées des connaissances scientifiques et techniques. Il n’étudie pas les ressources actuellement consacrées à la recherche en robotique.
La plus grande partie de la recherche scientifique universitaire est directement financée par le gouvernement fédéral, et la plus grande partie des financements fédéraux sont à visée militaire. Le budget américain a consacré 6,5 milliards de dollars en 2016 à la recherche-développement par l’intermédiaire de la National Science Foundation, tandis qu’à lui seul le budget de recherche-développement de l’Armée de l’Air américaine se montait à près de 27 milliards. La recherche en sciences physiques, y compris la robotique, vise comme objectif ultime (même si ce n’est pas à court terme) à construire de meilleurs drones et autres machines destinées à faire exploser des cibles et à tuer des gens pour défendre les intérêts de l’impérialisme capitaliste. Le financement de la recherche en mathématiques vise à mettre au point des algorithmes pour préserver les secrets et les agissements de l’Etat et à déchiffrer les secrets des autres. On estime que la National Security Agency est le plus grand employeur de mathématiciens aux Etats-Unis.
A tous les niveaux, malgré sa soif d’innovation technique, le capitalisme n’est pas l’allié du progrès scientifique mais son ennemi. Qu’il s’agisse des lois sur la propriété intellectuelle, des incitations perverses du marché ou des dizaines de milliards dépensés pour développer des armes plus efficaces, le capitalisme oriente la recherche en fonction des intérêts de la classe dirigeante et de son appareil d’Etat. Si les mêmes ressources étaient consacrées à faire avancer la connaissance humaine, à augmenter le bonheur humain et à donner à l’humanité la maîtrise de son destin, ce qui pourrait être réalisé est presque inimaginable. Il faudra pour cela renverser le système capitaliste-impérialiste par une série de révolutions prolétariennes et jeter ainsi les bases d’une économie socialiste planifiée à l’échelle mondiale. C’est pour diriger le prolétariat dans cette lutte que la Ligue communiste internationale se bat pour reforger la Quatrième Internationale, le parti mondial de la révolution socialiste.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/223/economistes.html
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Mexique : Manifs de masse contre la hausse de l’essence

https://archive.is/xn8Kk
Le Bolchévik nº 219 Mars 2017
Mexique : Manifs de masse contre la hausse de l’essence
Nous reproduisons la traduction d’un supplément du journal Espartaco de nos camarades du Grupo espartaquista de México (GEM) précédé d’une introduction de nos camarades américains parue dans Workers Vanguard (n° 1104, 27 janvier).
Des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue partout au Mexique depuis le 1er janvier pour protester contre le gasolinazo, l’annonce d’une augmentation pouvant aller jusqu’à 20 % du prix de l’essence décrétée par le gouvernement PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) du président Enrique Peña Nieto. Cette attaque contre les travailleurs, les paysans et les pauvres du Mexique a provoqué les plus grandes mobilisations de toute l’histoire dans un certain nombre d’Etats fédéraux et de villes. Dans les Etats frontaliers des Etats-Unis, les manifestants ont à plusieurs reprises bloqué les gares de péage et les postes-frontières.
Le black-out médiatique quasi-total sur ces manifestations aux Etats-Unis n’est pas un hasard. La bourgeoisie impérialiste américaine s’inquiète visiblement de l’instabilité persistante au sud de la frontière et veut maintenir les travailleurs américains dans l’ignorance des luttes menées par leurs frères et sœurs de classe mexicains. La peur et la révulsion suscitées par le nouveau président Donald Trump, qui ne rate pas une occasion de dénigrer le peuple mexicain, est un facteur supplémentaire des protestations au Mexique. Les tirades protectionnistes de Trump ont déjà conduit Ford et General Motors à reconsidérer leurs investissements au Mexique. Pendant ce temps, le peso mexicain, déjà orienté à la baisse, a atteint son plus bas niveau historique ces dernières semaines après les déclarations contre le Mexique de Trump et de son nouveau ministre du Commerce. Le prolétariat multiracial des Etats-Unis a une obligation particulière de s’opposer aux déprédations du mastodonte impérialiste américain qui condamne des millions de travailleurs et de paysans mexicains à la faim et au chômage, que ce soit sous les administrations démocrates ou républicaines.
Le gasolinazo a été provoqué par la suppression progressive du contrôle des prix dans le cadre de la réforme du secteur de l’énergie approuvée par le Congrès mexicain en 2013. Cette réforme antisyndicale a ouvert aux investissements étrangers la PEMEX, la compagnie pétrolière nationalisée. La décision de vendre la PEMEX s’inscrit dans la vague de privatisations exigées par les capitalistes américains pour ouvrir le marché mexicain à un pillage impérialiste illimité. L’accord de libre-échange ALENA sert à cela depuis longtemps ; il a provoqué la dévastation des campagnes mexicaines et énormément accru la pauvreté dans les villes. Les travailleurs des Etats-Unis doivent s’opposer à l’ALENA par solidarité avec les exploités et les opprimés du Mexique. L’opposition prolétarienne et internationaliste à l’ALENA n’a rien de commun avec le protectionnisme chauvin de Trump et des chefs de l’AFL-CIO [la centrale syndicale américaine].
Les luttes pour des révolutions ouvrières au Mexique et aux Etats-Unis sont intimement liées, notamment par l’intermédiaire des millions d’immigrés mexicains qui constituent une composante importante du prolétariat des Etats-Unis. Pour surmonter les divisions entre les travailleurs nés aux Etats-Unis et les immigrés, divisions qui sont autant d’entraves pour la classe ouvrière, il faut lutter contre le racisme anti-immigrés attisé par les capitalistes, qu’ils soient démocrates ou républicains. Aucune expulsion ! Pleins droits de citoyenneté pour tous les immigrés !
L’augmentation allant jusqu’à 20 % du prix de l’essence décrétée par le gouvernement détesté d’Enrique Peña Nieto est la conséquence des privatisations ; elle condamne à la misère et à la faim les masses mexicaines déjà pauvres. Le gouvernement bénéficie du soutien du PAN [Parti d’action nationale, le parti de droite clérical] et de la majorité des députés du PRD [Parti de la révolution démocratique]. Si on la rapporte au salaire minimum, l’essence aujourd’hui au Mexique est parmi les plus chères du monde. On s’attend à une augmentation significative des prix des denrées alimentaires. Les tarifs des transports publics, déjà exorbitants notamment à l’extérieur de Mexico, ont déjà augmenté, ainsi que ceux de l’électricité.
S’ajoutant à la dégringolade du peso par rapport au dollar, il semble que le gasolinazo a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis le 1er janvier, le mouvement de colère s’est étendu à tout le pays. Il y a eu des manifestations de masse dans des dizaines de villes – par exemple 20 000 personnes à Monterrey le 5 janvier, 40 000 à Mexicali le 15 et 60 000 à Guadalajara le 22. Le 22 janvier également, plus de 5 000 ouvriers, principalement membres de la section syndicale 271 du syndicat des mineurs et des sidérurgistes, ont manifesté dans la ville portuaire de Lázaro Cárdenas, dans l’Etat de Michoacán. Des terminaux de la PEMEX ont été bloqués dans au moins neuf Etats. Le nœud ferroviaire à la frontière entre l’Etat mexicain de Sonora et l’Etat américain de l’Arizona a été paralysé, ce qui a perturbé plusieurs jours durant les importations et exportations. Le gouvernement a réagi par un déploiement massif de policiers, les chiens de garde de la bourgeoisie. La répression a été brutale, avec plus de 1 500 arrestations et au moins cinq morts. Libération immédiate de toutes les personnes arrêtées !
Pour lutter contre cette crise provoquée par les capitalistes mexicains et leurs parrains impérialistes, il faut mobiliser la puissance sociale de la classe ouvrière, à la tête de tous les opprimés, contre ce système d’exploitation et d’oppression inhumain. La classe ouvrière, qui fait fonctionner tout le mécanisme du capitalisme industriel moderne, a une gigantesque puissance sociale qui provient de son rapport aux moyens de production. Le Grupo Espartaquista de México lutte pour construire un parti ouvrier révolutionnaire sur le modèle du Parti bolchévique de Lénine et Trotsky, qui a conduit au pouvoir le prolétariat en Russie pendant la Révolution d’octobre 1917. Dans cette perspective, nous avançons aujourd’hui un programme d’action prolétarienne basé sur des revendications faisant le lien entre les besoins immédiats des masses et la lutte pour détruire le système capitaliste tout entier par une révolution socialiste.
Contre l’austérité et le chômage, les travailleurs doivent exiger une échelle mobile des salaires pour compenser la hausse du coût de la vie ! Du travail pour tous grâce à la réduction de la semaine de travail sans perte de salaire ! Contre le gasolinazo et la paupérisation galopante, pour des comités de contrôle des prix, composés de délégués d’usines, des syndicats, des coopératives, des organisations paysannes et de la population pauvre des villes ! Contre le pillage impérialiste, la classe ouvrière doit lutter pour la nationalisation des industries clés comme l’énergie. Expropriation des banques, des compagnies de distribution d’eau, de gaz, d’électricité et de télécommunications, des transports et des ports !
Face à ces revendications, la bourgeoisie dira qu’elle ne peut pas donner du travail à tous ou assurer à toutes les familles une alimentation, un logement et des conditions de vie décentes, étant donné que cela écornerait ses profits. Cela montrera aux masses que le système capitaliste mérite de périr, et que pour imposer des mesures simples et rationnelles comme celles-ci il faut exproprier les expropriateurs, la bourgeoisie tout entière. Nous cherchons ainsi à diffuser un niveau de conscience révolutionnaire parmi les travailleurs et à détruire les illusions colportées par les populistes bourgeois du PRD et de Morena [le Mouvement pour la régénération nationale d’Andrés Manuel López Obrador, ancien candidat du PRD à l’élection présidentielle] : ceux-ci font croire que l’on pourrait réformer le système capitaliste pour le mettre au service des intérêts des exploités et des opprimés. Il faut abolir la propriété privée des moyens de production par une révolution socialiste qui instaurera un gouvernement ouvrier et paysan.
Trump et Peña Nieto : quand le maître congédie le laquais
Depuis des dizaines d’années, la bourgeoisie mexicaine et ses gouvernements obéissent servilement aux diktats impérialistes. Ils ont livré l’économie mexicaine à un pillage sans frein de la part de la bourgeoisie des Etats-Unis grâce à des privatisations massives, à l’élimination des subventions agricoles, à des attaques contre les syndicats et surtout grâce à l’ALENA, un traité mettant en coupe réglée le Mexique. En même temps, une poignée de capitalistes mexicains se sont enrichis dans l’ombre de leurs maîtres. Le résultat pour les masses ? Des campagnes dévastées et un désespoir croissant parmi les millions de paysans qui y vivent encore, et dont beaucoup appartiennent à des peuples indigènes misérables et opprimés. Sans compter un chômage de masse que dissimule à peine l’« économie informelle », et une dépendance accrue envers l’importation des produits alimentaires de base. La raison d’être de l’ALENA est de renforcer les impérialistes nord-américains face à leurs rivaux européens et japonais. Tandis qu’au Mexique l’ALENA n’a apporté qu’une misère affreuse et généralisée, aux Etats-Unis et au Canada il a servi aux bourgeoisies impérialistes d’instrument pour attaquer le niveau de vie de la classe ouvrière, provoquer des licenciements massifs et affaiblir gravement les syndicats.
Mais les maîtres impérialistes en réclament toujours davantage. En exigeant une renégociation de l’ALENA à l’avantage des impérialistes, sur la base d’un protectionnisme féroce, le démagogue raciste Trump semble vouloir abandonner ses laquais bourgeois mexicains à leur sort en exigeant une renégociation de l’ALENA à l’avantage des impérialistes. Mais il ne faut pas oublier un instant que c’est le démocrate Bill Clinton qui a été à l’initiative de l’ALENA et l’a signé. C’est sa femme Hillary, quand elle était ministre des Affaires étrangères d’Obama, qui a conçu le plan de privatisation du pétrole mexicain. Et c’est Obama, qui était jusqu’à récemment « expulseur en chef », qui a battu le record d’expulsions ordonnées par un président américain : plus de deux millions. Le Parti démocrate et le Parti républicain sont tous deux des partis de l’impérialisme américain.
Dans une déclaration commune publiée par la Spartacist League/U.S., la Trotskyist League/Ligue trotskyste du Canada et le Grupo Espartaquista de México, sections de la Ligue communiste internationale, nous écrivions : « La lutte contre l’ALENA est une bataille contre la domination du Mexique par l’impérialisme américain ». Nous ajoutions : « Nous appelons les travailleurs mexicains, américains et canadiens à s’unir pour s’opposer à ce pacte anti-ouvrier » (Workers Vanguard n° 530, 5 juillet 1991). Non seulement cela reste vrai un quart de siècle plus tard, c’est même devenu encore plus urgent.
Nous, trotskystes, ne tirons pas un trait d’égalité entre le protectionnisme dans les pays néocoloniaux, où il représente une mesure d’autodéfense nationale, et le protectionnisme des impérialistes, qui attise le chauvinisme et vise à renforcer la domination d’une ou l’autre bourgeoisie impérialiste. Nous sommes contre la privatisation du pétrole, qui a pris effet juridiquement il y a déjà trois ans, même si les investissements impérialistes tardent à se concrétiser. Nous disons : A bas la privatisation de l’industrie de l’énergie ! Dans le contexte de la nationalisation de l’industrie pétrolière décrétée en 1938, James P. Cannon, le fondateur du trotskysme américain, déclarait dans un discours prononcé la même année au Mexique :
« Nous savons que nous ne pouvons pas renverser les impérialistes d’Amérique sans l’aide des Latino-Américains qui sont opprimés par ce même impérialisme […]. « L’expropriation des compagnies pétrolières est un acte qui inspire les travailleurs du monde entier. Il est regrettable que vous soyez obligés de payer ces brigands qui ont volé au Mexique ses ressources naturelles. En principe, la Quatrième Internationale est en faveur de l’expropriation des capitalistes sans aucune compensation. Si le peuple mexicain doit verser des compensations, c’est parce qu’il n’a pas encore reçu suffisamment de soutien de la part des travailleurs aux Etats-Unis. »
La bourgeoisie mexicaine et les impérialistes cherchent, avec la privatisation, à casser le syndicat des ouvriers du pétrole – une privatisation que la bureaucratie procapitaliste du syndicat a soutenue de façon criminelle. Ceci montre la nécessité urgente de lutter pour une nouvelle direction des syndicats, une direction lutte de classe qui soit indépendante de tous les partis bourgeois, que ce soit le PRI, le PAN, le PRD ou Morena.
Pour un gouvernement ouvrier et paysan !
Les manifestations actuelles ont pour principal mot d’ordre, qu’on entend maintenant depuis plusieurs années : « Peña Nieto, dehors ! » Peña Nieto doit effectivement dégager. Mais son remplacement par un populiste bourgeois comme AMLO [Andrés Manuel López Obrador] ou ses anciens collègues du PRD (sans parler des réactionnaires cléricaux et néolibéraux du PAN) n’apportera aucune amélioration substantielle pour les masses exploitées et opprimées. En fait, la raison fondamentale que Peña Nieto a donnée pour justifier le gasolinazo était que le Mexique, un pays exportateur de pétrole, importe plus de la moitié de l’essence qu’il consomme. C’est un exemple de l’incapacité fondamentale de la bourgeoisie mexicaine à développer les forces industrielles du pays.
Indépendamment de qui est au gouvernement et sur quel programme, le Mexique capitaliste continuera d’être un pays néocolonial asservi par l’impérialisme, soumis aux crises des marchés et aux fluctuations erratiques du prix du pétrole brut. Comme l’explique Trotsky avec la théorie de la révolution permanente, il n’est pas possible de briser le joug impérialiste ni de satisfaire les besoins de la population sous le capitalisme.
Les bourgeoisies de tous les pays à développement capitaliste retardataire sont absolument incapables de rompre avec l’impérialisme. Comme nous l’a enseigné Lénine, l’impérialisme est un système mondial d’exploitation et d’oppression dominé par les grands monopoles du capital financier soutenus chacun par son propre Etat-nation avec son armée et sa marine. Du fait de la pénétration impérialiste, le Mexique est un pays au développement inégal et combiné, où les techniques de production modernes coexistent avec la misère et l’arriération rurales.
Indépendamment de leurs divergences idéologiques, les bourgeoisies du tiers-monde sont attachées aux impérialistes par des milliers de liens, et elles sont trop faibles pour briser leur propre subordination. L’intérêt de la bourgeoisie est toujours de créer du profit – le système capitaliste tout entier a pour objectif de remplir les poches d’une poignée de richards. La classe ouvrière est la seule classe qui a la puissance sociale et l’intérêt de classe nécessaires pour détruire le capitalisme. Sous la direction d’un parti d’avant-garde léniniste-trotskyste et grâce à la révolution socialiste, la classe ouvrière pourra remplacer le système capitaliste par un régime ayant pour but de satisfaire les besoins de la population.
Le cœur de l’Etat bourgeois, ce sont des bandes d’hommes armés (la police, l’armée, les tribunaux et les prisons) qui défendent le système d’exploitation capitaliste. Il faut le détruire et construire un nouveau pouvoir d’Etat qui défendra le pouvoir de la classe ouvrière comme nouvelle classe dominante, avec derrière elle les pauvres des campagnes et des villes. Seul un gouvernement de conseils d’ouvriers et de paysans pauvres peut satisfaire les aspirations des masses à l’émancipation sociale et nationale.
Notre perspective, c’est la révolution permanente. Dans ce cadre, nous savons que pour défendre de telles conquêtes et avancer sur la voie du socialisme il faut lutter pour l’extension internationale de la révolution, et plus particulièrement son extension au colosse impérialiste que sont les Etats-Unis. D’un autre côté, une révolution au Mexique aurait un effet électrisant sur le prolétariat multiracial des Etats-Unis. Tout comme les travailleurs mexicains doivent rompre avec les lâches nationalistes bourgeois dans leur propre pays et reconnaître dans le prolétariat des Etats-Unis leurs frères de classe, les ouvriers américains doivent comprendre que leurs intérêts coïncident avec ceux du prolétariat mexicain, et avec ceux des prolétaires de tous les pays ; ils doivent rompre avec la politique des bureaucrates syndicaux traîtres dont la loyauté va au Parti démocrate impérialiste.
Il faut libérer la puissance de la classe ouvrière derrière une direction lutte de classe !
La plus grande partie de l’industrie moderne et de l’industrie lourde mexicaine (à l’exception, jusqu’à présent, du pétrole et de l’électricité) résulte des investissements impérialistes et est orientée vers l’exportation, avant tout vers les Etats-Unis. Comme l’expliquait Trotsky dans « Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste » (1940) : « Dans la mesure où le capital étranger n’importe pas de travailleurs mais prolétarise la population indigène, le prolétariat national joue rapidement le rôle le plus important dans la vie du pays. » La bourgeoisie crée son propre fossoyeur : l’ALENA a grossi les rangs du prolétariat industriel – le Mexique est par exemple aujourd’hui le quatrième exportateur mondial de voitures. Les économies mexicaine et américaine sont profondément imbriquées, et c’est quelque chose que la classe ouvrière peut utiliser à son avantage. Si les ouvriers de l’automobile mexicains faisaient usage de leur puissance sociale, ils pourraient paralyser tout l’appareil de production automobile des Etats-Unis.
Les syndicats sont actuellement affaiblis par l’offensive néolibérale qui dure depuis des années, et notamment par des défaites historiques comme la destruction du syndicat mexicain des ouvriers électriciens et les privatisations massives. En même temps, les manifestations actuelles sont politiquement dominées par des populistes bourgeois et (particulièrement à Mexico) par des éléments élitistes petits-bourgeois. Il est urgent que les syndicats se mobilisent pour défendre leurs propres intérêts et ceux de tous les pauvres. Des grèves menées par des secteurs puissants du prolétariat mexicain, comme le syndicat des mineurs ou celui des ouvriers du pétrole, pourraient faire trembler la faible bourgeoisie mexicaine et contrer les attaques de l’Etat bourgeois visant à affamer et réprimer la population. Il faut pour cela mener une lutte politique contre les bureaucraties procapitalistes qui enchaînent les syndicats aux partis et aux caudillos bourgeois, et les remplacer par une direction lutte de classe. Pour l’indépendance politique du mouvement ouvrier ! Pour commencer à affronter les attaques antisyndicales, il faut lutter pour syndiquer les non-syndiqués, y compris les salariés employés par des sous-traitants.
Le Grupo Internacionalista, comme les patrons, veut détruire le syndicat des ouvriers du pétrole
Le gouvernement est en train d’essayer de vendre des concessions pour les plates-formes pétrolières. Avec l’attaque actuelle, il cherche à lever le contrôle des prix sur les produits pétroliers pour augmenter la rentabilité des actifs dans ce secteur qu’il est en train de mettre aux enchères. Il doit démontrer à ses maîtres impérialistes qu’ils pourront tirer suffisamment d’argent du sang, de la sueur et des larmes des masses mexicaines. C’est également une attaque contre le syndicat des ouvriers du pétrole. Le journaliste de Televisa [une des grandes chaînes de télévision] Carlos Loret de Mola s’est répandu sur le fait que derrière le « chaos » provoqué par les « blocages et saccages » il y aurait la main de ce syndicat. Pour le quotidien El Financiero (16 janvier), celui-ci « est devenu une entrave au développement national ».
Le Grupo Internacionalista (GI) s’est joint aux porte-parole de la bourgeoisie qui soutiennent la campagne pour détruire le syndicat des ouvriers du pétrole. Loin de défendre ce syndicat contre la nouvelle offensive patronale, le GI affirme dans un tract récent (daté par erreur de janvier 2016) « le caractère bourgeois des "syndicats" charros, qui ne sont rien d’autre que des façades syndicales intégrées à l’Etat capitaliste et qui jouent le rôle d’une véritable police du mouvement ouvrier pour réprimer toute tentative de résistance des travailleurs ». Si on laisse de côté la rhétorique, pour le GI le caractère de classe des syndicats mexicains est déterminé par le parti bourgeois auquel ils sont liés. C’est ainsi que d’après le GI, les syndicats « bourgeois » seraient ceux qui soutiennent le PRI, tandis que ceux qui soutiennent les nationalistes bourgeois du PRD ou de Morena sont bien des syndicats « authentiques ». Mais la bureaucratie du syndicat des travailleurs du téléphone, par exemple, dirigé aujourd’hui encore par l’inamovible Francisco Hernández Juárez, qui a applaudi la privatisation de l’industrie du téléphone il y a 25 ans, est tout autant charra [vendue] que celle du syndicat du pétrole. Pourtant, pour le GI le syndicat des travailleurs du téléphone est un syndicat ouvrier « authentique ». Où est la logique dans ces fantaisies du GI ? Le détail clé, c’est qu’Hernández Juárez soutient le PRD tandis que Romero Deschamps [le dirigeant du syndicat du pétrole] soutient le mauvais parti bourgeois (le PRI).
Le GI a dû subrepticement « corriger » une version précédente de son tract, presque identique à quelques changements près. Il a ainsi modifié une phrase où il qualifiait par inadvertance les syndicats corporatistes de « syndicats » [sindicatos], qu’il traite désormais de « corporations » [gremios], avant d’ajouter : « Il faut dépasser le corporationnisme » [gremialismo]. Pour le GI, c’est une manière politiquement lâche de dire qu’il faut détruire les syndicats corporatistes de l’intérieur – c’est-à-dire de faire le sale boulot pour le compte des patrons. Le GI explique également dans la version révisée de son tract que « la section syndicale 22, formée d’enseignants dissidents, peut jouer un rôle crucial pour que devienne réalité la lutte commune de diverses corporations de travailleurs contre l’offensive du gouvernement ». La CNTE [syndicat des enseignants dont fait partie la section 22], à la remorque de laquelle le GI s’est placé depuis des années, est liée au caudillo bourgeois AMLO par l’intermédiaire de sa propre bureaucratie. Bien entendu le GI ne mentionne pas le soutien de la CNTE à Morena et à AMLO quand il confère aux enseignants dissidents un rôle « crucial » pour syndiquer d’autres travailleurs. Donc pour le GI, « l’indépendance complète vis-à-vis de la bourgeoisie » ne sera réalisée qu’une fois que des secteurs puissants comme les ouvriers du pétrole se mettront eux aussi à la traîne d’AMLO. Et alors peut-être le GI leur accordera son imprimatur comme syndicats ouvriers « authentiques ».
Bien qu’ils aient une direction procapitaliste, la défense des syndicats (les organisations de base de la classe ouvrière) contre les attaques des patrons et de leur Etat est une condition minimum pour lutter pour l’indépendance politique du mouvement ouvrier. Nous ne tirons pas un trait d’égalité entre les ouvriers syndiqués et la bureaucratie, ni entre la bureaucratie et la bourgeoisie. La classe ouvrière doit faire le ménage elle-même ! Comme l’expliquait Trotsky dans « Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste », la lutte pour la démocratie dans les syndicats « présuppose pour sa réalisation la complète liberté des syndicats vis-à-vis de l’Etat impérialiste ou colonial ». Il ajoutait : « Il est un fait certain que l’indépendance des syndicats, dans un sens de classe, dans leur rapport avec l’Etat bourgeois, ne peut être assurée, dans les conditions actuelles, que par une direction complètement révolutionnaire qui est la direction de la IVe Internationale. »
Hystérie bourgeoise contre les pillages
Lors des manifestations, certaines personnes ont profité de l’occasion pour se procurer quelques biens de consommation dans des grands magasins comme Elektra – qui appartient au magnat Ricardo Salinas Pliego, également propriétaire de TV Azteca – et dans des chaînes de supermarchés comme Aurrerá et Walmart. Certains ont apparemment réussi à récupérer leurs propres biens mis en gage chez d’infâmes usuriers. Cela s’est produit dans certaines des régions les plus pauvres du pays, notamment dans les Etats de Veracruz et Hidalgo, et dans les banlieues misérables de Mexico, comme Ecatepec et Zumpango. Les médias et une multitude de blogueurs petits-bourgeois ont mené une campagne de lynchage médiatique contre les « pillards ». AMLO a développé la ligne réactionnaire que le pillage constituerait une « stratégie fasciste ».
Comme un chœur de servants de messe, une grande partie de la gauche a joint sa voix aux vociférations de la bourgeoisie. Par exemple, les pseudo-trotskystes d’Izquierda Socialista [Gauche socialiste, liée à la Tendance marxiste internationale qui publie en France le journal Révolution] et du Movimiento de los Trabajadores Socialistas [la tendance « Révolution permanente » du NPA en France], qui sont à la remorque de Morena et d’AMLO, parlent d’infiltrations de partisans du PRI et d’actes de vandalisme. Cette hystérie n’est rien d’autre qu’une indifférence élitiste à la misère généralisée dans laquelle se trouvent d’énormes couches de la population. On a volé aux masses mexicaines leur pain, leur travail, leur terre et leur maison, et elles se battent maintenant pour survivre. Les quelques actes de pillage qui se sont produits début janvier au Mexique n’étaient ni une tactique radicale ni un crime du point de vue de la classe ouvrière ; ils reflétaient simplement le désespoir des pauvres. Les vrais pillards, ce sont ceux qui ont conduit le pays à la misère et à l’humiliation. Il faut mobiliser la puissance sociale de la classe ouvrière contre la répression !
La terrible oppression impérialiste que subissent les masses mexicaines a nourri les illusions nationalistes d’une fausse unité entre exploités et exploiteurs, sur la base d’un prétendu objectif commun de défendre la « patrie ». Le GEM lutte pour construire le parti prolétarien d’avant-garde qui aura pour tâche d’arracher les masses à l’influence de la bourgeoisie nationaliste-populiste, de combattre les illusions dans une réforme démocratique de l’Etat bourgeois et de canaliser les luttes des masses vers la prise du pouvoir par le prolétariat. Notre perspective, comme celle de Lénine et Trotsky, est internationaliste. Nous, les spartacistes de la Ligue communiste internationale, luttons pour reforger la Quatrième Internationale trotskyste et mener de nouvelles révolutions d’Octobre dans le monde entier.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/219/mexico.html
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De la crise de 1929 à la guerre - Aux origines du fascisme français

https://archive.is/Py29H Le Bolchévik nº 218 Décembre 2016
Deuxième partie
Nous avons publié dans le Bolchévik n° 217 la première partie de l’exposé fait par la camarade Melanie Kelly lors d’une réunion interne de la LTF en juin 2016. Dans cette première partie, qui s’appuyait, entre autres, sur les livres de Zeev Sternhell et Robert Soucy, elle a montré comment la première vague du fascisme français s’était développée après la Première Guerre mondiale. Inquiète de l’agitation ouvrière qui se développait et hantée par la Révolution russe de 1917, une partie de la bourgeoisie française craignait des troubles révolutionnaires tels que ceux qu’avaient vécus l’Allemagne ou l’Italie. Elle avait financé et encouragé le développement d’organisations fascistes dont le but était fondamentalement de briser le mouvement ouvrier organisé. Cette première vague de fascisme allait culminer durant les deux ans du gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926). Mais, ayant réussi à stabiliser la situation, la bourgeoisie n’eut pas besoin d’y recourir et, avec la fin du Cartel, le financement se tarit et ces organisations périclitèrent.
Nous publions ci-dessous la deuxième partie de cet exposé, centrée sur les années 1930, revue pour publication.
Dans son livre le Fascisme français 1924-1933, Soucy fournit quelques explications supplémentaires sur l’échec de la première vague de fascisme en France. Après la Première Guerre mondiale, la menace révolutionnaire était plus faible qu’en Italie et en Allemagne, et le taux de syndicalisation plus bas. Le pacifisme attirait beaucoup plus que le militarisme. A ce moment une grande partie de la petite bourgeoisie est restée loyale envers le Parti radical.
La crise de 1929 toucha durement la France (avec un léger temps de retard) comme le reste de l’Europe. La convertibilité de la livre sterling en or fut suspendue en 1931 et l’économie mondiale s’enfonça dans une crise sans précédent qui allait aboutir à la Deuxième Guerre mondiale. Cette crise fut un facteur important dans le développement des nazis en Allemagne. Ceux-ci mobilisaient avec un succès croissant la petite bourgeoisie, ruinée et enragée par la crise, pour détruire le mouvement ouvrier organisé. Face à cette menace mortelle pour les travailleurs, la situation exigeait une offensive unie des organisations ouvrières contre les nazis. C’est ce que proposa Trotsky à plusieurs reprises, demandant que le Parti communiste allemand (KPD) mette en pratique la politique de front unique qui avait été introduite par l’Internationale communiste en 1921. Pour Trotsky, qui luttait à l’époque pour redresser l’Internationale communiste, le KPD devait proposer aux sociaux-démocrates du SPD de mobiliser en masse la classe ouvrière dans une offensive commune pour stopper les fascistes, ce qui renforcerait l’influence du KPD sur des couches de plus en plus larges du prolétariat et des opprimés et servirait de tremplin à une lutte de plus en plus audacieuse pour la révolution prolétarienne.
Les dirigeants sociaux-démocrates, plutôt que d’armer et de mobiliser la classe ouvrière pour écraser les fascistes, fuirent la lutte et pavèrent la voie aux fascistes en réprimant les communistes et en capitulant devant la bourgeoisie. Si le KPD avait proposé un tel front unique, les dirigeants du SPD se seraient retrouvés devant un dilemme : soit ils acceptaient, et la menace fasciste était balayée et la voie de la révolution ouvrière s’ouvrait ; soit ils refusaient, leur trahison était démasquée devant leur base, et la mobilisation révolutionnaire des travailleurs aurait alors été aidée par la démonstration dans la lutte que les communistes sont la seule direction conséquente de la classe ouvrière.
Mais la bureaucratie stalinienne (et le KPD) à l’époque considérait les partis réformistes sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes » ( socialistes en parole, fascistes en acte ), estimait que la tactique de front unique, telle qu’elle avait été définie par Lénine et Trotsky en 1921, ne s’appliquait pas. La politique adoptée par les staliniens renvoyait en pratique les ouvriers sociaux-démocrates derrière leur direction traître, et escamotait le fait que les ouvriers organisés par la social-démocratie seraient aussi écrasés par les fascistes.
Cette politique sectaire des dirigeants du KPD, liée à la politique de capitulation des dirigeants du SPD, permit la prise du pouvoir par Hitler sans pratiquement qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Et bientôt militants et dirigeants du KPD et du SPD remplirent les premiers camps de concentration.
Face à la catastrophe que représentait la prise du pouvoir par les nazis en 1933, et en l’absence de toute discussion ou réaction dans le KPD et dans l’Internationale communiste, Trotsky en conclut qu’il n’était plus possible de redresser celle-ci et qu’il fallait combattre pour une nouvelle internationale révolutionnaire, la Quatrième Internationale.
Le 6 Février 1934
Revenons à la France. La crise financière mondiale qui a nourri les nazis frappe aussi le pays. Le chômage y explose, passant en moins de deux ans de 2 % à plus de 15 %. Si la crise économique est très dure, elle n’est pas aussi sévère qu’en Allemagne et en Italie où l’industrialisation a été plus intense. Par exemple le taux de chômage reste moins élevé qu’en Allemagne où il avait grimpé à 44 %. Si en France les forts liens entre les villes et les campagnes atténuent l’impact de la crise, celle-ci fait tomber le gouvernement Laval et un nouveau Cartel des gauches revient au pouvoir en 1932. La SFIO (le Parti socialiste) ne fait pas partie du gouvernement, les Radicaux refusant leurs revendications – nationalisation des monopoles, un système national d’assurance contre le chômage et contre les aléas agricoles. Avec le nouveau gouvernement de gauche, la deuxième vague de fascisme se forme avec la fondation de Solidarité française en 1933, puis du Parti populaire français (PPF) en 1936.
Dans cette période de « contre-réformes économiques et politiques » et de « décomposition du système capitaliste », comme l’écrivait Trotsky, les gouvernements tombent les uns après les autres. La droite se met à exiger à grands cris une nouvelle constitution bonapartiste afin de réduire le pouvoir du parlement – pour mieux contrôler la classe ouvrière. Le 6 Février 1934 arrive dans ce contexte, exacerbé par l’affaire de fraude et de corruption de Stavisky. Le détonateur est la tentative du président du Conseil Daladier de remplacer par un socialiste le préfet de Paris, Chiappe (connu pour sa répression anti-ouvrière). En réponse, l’Action française appelle à une manifestation de masse, les autres mouvements fascistes et les ligues d’anciens combattants se joignant à l’appel. Le colonel de La Rocque revendique « un gouvernement propre sans aucun politicien quel qu’il soit » et la destruction de ce « gouvernement à la solde du drapeau rouge » qui « essaie de nous réduire à l’esclavage ». Au total il y a environ 40 000 manifestants mobilisés, en partie armés, dont l’objectif est la Chambre des députés. Il y a 16 morts parmi les fascistes et un policier est tué. C’est le plus sanglant affrontement dans Paris depuis la Commune.
Le PC organise le 9 février une contre-manifestation qui est brutalement réprimée – les flics tuent six ouvriers. La CGT appelle à une grève générale pour le 12 février et quatre millions d’ouvriers y participent. Pour la première fois depuis des années, des ouvriers socialistes et communistes marchent côte à côte. Daladier est remplacé par un gouvernement d’union nationale présidé par Doumergue, qui regroupe les principales figures de la droite parlementaire. Tout de suite Chiappe est renommé. Non seulement il est responsable de la police de Paris, mais il devient ministre de l’Intérieur. Pétain devient ministre de la Guerre.
Trotsky écrit sur le 6 Février que « les fascistes ont tiré […] sur l’ordre direct de la Bourse, des banques et des trusts. De ces mêmes positions de commande, Daladier a été sommé de remettre le pouvoir à Doumergue. Et si le ministre radical, président du Conseil, a capitulé – avec la pusillanimité qui caractérise les radicaux – c’est parce qu’il a reconnu dans les bandes [fascistes] de De La Rocque les troupes de son propre patron » (« La France à un tournant »).
Les écrits de Trotsky sur la France pendant cette période expliquent remarquablement les dangers et comment la seule issue à la dictature du capital est la révolution prolétarienne sous la direction d’un parti révolutionnaire. Il explique qu’avec le 6 Février la première étape pour aller de la démocratie au fascisme est franchie.
Il explique avec pédagogie le rôle de la petite bourgeoisie qui, conformément à sa situation économique, ne peut avoir de politique indépendante et oscille entre les deux classes fondamentales:
« Les fascistes montrent de l’audace, descendent dans la rue, s’attaquent à la police, tentent par la force de chasser le Parlement. Cela en impose au petit bourgeois tombé dans le désespoir. Il se dit : “Les radicaux, parmi lesquels il y a trop de coquins, se sont vendus définitivement aux banquiers ; les socialistes promettent depuis longtemps d’anéantir l’exploitation, mais ils ne passent jamais des paroles aux actes ; les communistes, on ne peut rien y comprendre : aujourd’hui c’est une chose, demain c’en est une autre ; il faut voir si les fascistes ne peuvent pas apporter le salut”. »
– « Où va la France ? »
Trotsky argumente que le prolétariat doit conquérir la confiance de la petite bourgeoisie selon le modèle de la Révolution russe, et que c’est seulement par l’expropriation des banques, des grandes entreprises, des industries clés, par un monopole du commerce extérieur, etc., qu’il est possible de venir en aide au paysan et au petit commerçant : « Et, pour cela, il [le prolétariat] doit avoir lui-même confiance en sa force. Il lui faut avoir un clair programme d’action et être prêt à lutter pour le pouvoir par tous les moyens possibles. » Fondamentalement, la lutte contre le fascisme exige un programme révolutionnaire pour contrer l’attrait du fascisme pour la petite bourgeoisie.
Le Front populaire
Avec le triomphe de Hitler et les menaces d’attaque impérialiste, la bureaucratie soviétique opère un tournant à 180°. Elle cherche à rassurer les puissances impérialistes « démocratiques » en réfrénant de façon calculée les mouvements révolutionnaires prolétariens en Europe. Et, sous couvert de lutter contre le fascisme, l’Internationale communiste demande que les PC fassent des alliances non seulement avec les sociaux-démocrates, mais aussi avec la bourgeoisie « anti-fasciste », allant jusqu’à participer à ses gouvernements. Pour les staliniens, le principal danger menaçant la classe ouvrière est devenu le fascisme, et pour eux le choix qui s’offre désormais au prolétariat n’est plus entre dictature du prolétariat et dictature de la bourgeoisie (sous toutes ses formes) mais entre démocratie bourgeoise et fascisme. La révolution socialiste n’est plus à l’ordre du jour. La signature du pacte Laval-Staline, un pacte d’assistance militaire franco-soviétique, est le signe de cette nouvelle ligne : le jour même, le PCF franchit le Rubicon, accordant son soutien à la « défense nationale » de l’impérialisme français et annonçant son vote pour les crédits militaires. Cela consacre le passage définitif du PCF au réformisme. Les effets dévastateurs de ce tournant amenant les PC à soutenir ou participer au gouvernement avec des partis bourgeois vont être mis en évidence en France pendant les grèves de juin 1936 sous le Front populaire : le PCF va signer avec la SFIO et les Radicaux un programme commun au nom duquel il va casser la grève générale après avoir obtenu de maigres concessions.
Trotsky met en garde le prolétariat qu’une alliance parlementaire avec les radicaux va « pousser la petite bourgeoisie dans les bras du fascisme ». Il accuse le PC de s’être jeté à droite en réaction au 6 Février, conformément à la diplomatie soviétique. Trotsky décrit le Front populaire comme une « compagnie d’assurance de banqueroutiers radicaux aux frais du capital des organisations ouvrières » (« La France à un tournant »). Contre le Front populaire, Trotsky invoque la règle du front unique selon le bolchévisme, « marcher séparément, frapper ensemble ! », qui est devenu avec les staliniens : « Marcher ensemble pour être battu séparément. »
La Solidarité française
Je reviens aux mouvements fascistes des années 1930 qui poussent comme des champignons à cette époque. En 1933 François Coty, millionnaire antijuif, lance la Solidarité française. Il met Jean Renaud, un ancien officier, à sa tête. Rapidement, les flics annoncent des effectifs de 180 000 militants. Ils participent aux émeutes du 6 Février.
Comme pour les autres organisations fascistes, la direction vient des classes supérieures et la base de la petite bourgeoisie. La Solidarité française exclut les étrangers et les Juifs mais elle cherche à recruter quelques ouvriers maghrébins pour compléter ses milices en exploitant les décrets Crémieux de 1870 qui avaient accordé d’office la citoyenneté française aux « israélites indigènes » d’Algérie alors que les « indigènes musulmans » devaient en faire la demande à l’âge de 21 ans et de plus renoncer volontairement à la charia. Son programme est similaire à celui des autres fascistes. La Solidarité française est pour l’expulsion de tous les immigrés juifs et pour renvoyer tous les ouvriers étrangers, sauf dans les services essentiels ; et bien sûr la question coloniale est importante. Taittinger appelle à imprégner du lait des conquistadors les bébés de la nation. Renaud a un langage un peu moins fleuri mais il insiste que les colonies doivent fournir les matières premières pour que les Français puissent vivre correctement.
Là aussi, dans les affrontements entre le PC et la Solidarité française, c’est souvent le PC qui écrase les fascistes. Par exemple, après le 6 Février, le PC attaque un meeting de la Solidarité française à Montreuil. Des centaines de communistes dispersent avec succès le meeting, les militants de la Solidarité française devant ensuite être escortés au métro par les flics. Fin 1933 Coty perd une partie importante de sa fortune, il doit vendre l’Ami du peuple dans les bureaux duquel la Solidarité française était installée. Bientôt son mouvement se désagrège sous l’effet de dissensions intestines.
Les Croix de Feu
Les Croix de Feu sont fondées en 1928, là aussi avec l’assistance de Coty, d’abord comme une organisation d’anciens combattants. Puis de La Rocque cherche un soutien de masse pour barrer la route au communisme. De La Rocque est issu d’une famille aristocratique, le fils d’un général. Il était en Pologne en 1920 avec Pilsudski pour combattre l’Armée rouge soviétique, puis au Maroc lors de la rébellion du Rif en 1924. Les effectifs progressent vite dans le contexte de la crise – de 5 000 membres en 1929 à 500 000 au début de 1936. Ils ont recruté après le 6 Février 1934 et encore plus après l’élection du Front populaire.
C’est une organisation militaire avec de La Rocque comme grand chef. Ses troupes s’appellent les « dispos ». Les financiers sont les mêmes – Coty, Tardieu, la Banque de France, quelques aristocrates, les patrons des chemins de fer et la Compagnie générale d’électricité dont de La Rocque est directeur. De Wendel et le Comité des forges la soutiennent aussi après 1934. L’ex-Premier ministre Tardieu a avoué que son gouvernement a aussi soutenu financièrement de La Rocque.
A l’été 1936, les Croix de Feu sont interdites et de La Rocque crée le Parti social français (PSF). De La Rocque nie que son organisation est fasciste et il affirme qu’elle est républicaine. En même temps, il présente les Croix de Feu comme la future armée blanche et salue les efforts de Mussolini et de Hitler pour écraser le bolchévisme.
Un des arguments pour justifier que de La Rocque et les Croix de Feu n’étaient pas fascistes est sa soi-disant modération sur la question juive. En réalité de La Rocque était profondément antijuif mais au début des années 1930, comme Taittinger et Valois, il cherchait à apaiser ses soutiens juifs. Le 14 juin 1936 le grand rabbin de France, Jacob Kaplan, organise un service religieux à la synagogue de la rue de la Victoire pour commémorer le patriotisme des soldats juifs tombés lors de la Première Guerre mondiale. De La Rocque arrive avec un membre de la famille Rothschild, et le service religieux est considéré comme un agrément donné aux Croix de Feu par le Consistoire juif de Paris. De nombreux bourgeois juifs craignent sans doute à ce moment davantage les occupations d’usines que les fascistes.
Dans les années 1930, les Croix de Feu deviennent de plus en plus antijuives, particulièrement en Alsace, un de leurs bastions. Leur journal local publie une caricature de Blum portant un uniforme nazi avec une étoile de David à la place de la croix gammée. Les affiches du PSF pour les élections en 1936 disent « Le Juif tue vos parents ». En Algérie, où de La Rocque a dû faire concurrence à Doriot pour gagner les colons, son organisation sue également la haine antijuive et multiplie les provocations. Dès 1941 sous Vichy, il affirme que les Juifs sont la principale source de corruption et qu’ils sont en train de « déchristianiser » la France.
Sous Vichy, de La Rocque abandonne ses prétentions républicaines. Il glorifie la noblesse de l’ancien régime et réclame une répression sans pitié contre ceux qui s’opposent à Pétain – les Juifs et les marxistes notamment.
Le PPF
Le dernier groupe fasciste important est le Parti populaire français de Jacques Doriot. C’est encore le grand exemple donné par Sternhell et d’autres idéologues bourgeois pour affirmer que le fascisme en France serait « de gauche » à l’origine. Pour Soucy, Doriot était surtout un opportuniste qui avait vu ses ambitions de devenir le grand dirigeant du PC contrecarrées par Thorez puis par Moscou.
Dès l’âge de 17 ans Doriot travaille comme métallurgiste à Saint-Denis, et il adhère au PC à 22 ans. Très vite il grimpe les échelons du parti et devient responsable de la jeunesse et membre du comité central en 1924. Après la mort de Lénine, il se rallie à Trotsky puis à Zinoviev et finalement à Staline. En 1931, Doriot devient maire de Saint-Denis, qui devient un bastion du PC et également son fief personnel. Il est le seul candidat communiste élu au premier tour lors des législatives de 1932. Il profite de ce succès pour se rendre à Moscou et dresser un bilan sévère de l’état du parti. Il met alors en valeur sa réussite personnelle afin d’obtenir la direction de toute la région parisienne, qui représente le tiers des effectifs du PC. Mais le Comintern ne lui donne pas satisfaction.
En 1934 il est accusé de préparer une scission sur une ligne de « front unique » (en fait de « front populaire »), ligne qui sera adoptée par le parti quelques semaines plus tard au moment où Doriot est exclu. Cette exclusion provoque chez Doriot un déchirement et une soif de vengeance. Il se présente aux élections de juin 1936 et est réélu mais cette fois-ci, c’est avec les voix du centre et de la droite. Pendant les grèves de 1936 sa mairie fournit aux grévistes des repas, mais il accuse le PC de chercher à fomenter une révolution. Six mois plus tard il dénonce les grèves comme une trahison envers la collaboration de classes.
Le PPF est lancé en 1936 à l’initiative de Gabriel Leroy Ladurie, représentant de la banque Worms qui cherche à construire un mouvement de masse pour briser le Front populaire. Plus tard, Pierre Pucheu (futur ministre des flics sous Vichy et responsable de la mort d’innombrables militants communistes) représente Worms et le Comité des forges au comité central du PPF. En 1936 il y a un certain nombre d’anciens du PC dans la direction – des hommes ayant rompu tout lien avec les intérêts de la classe ouvrière. Dès 1937 cette racaille se place au service des magnats, des millionnaires, etc. Le nouvel hymne du parti s’appelle « France, libère-toi ». C’est Joseph Darnand qui dirige les groupes de combat du PPF. Darnand deviendra sous Vichy chef de la Milice et responsable de la traque des résistants et des Juifs. Le PPF est le seul groupe qui, grâce à ses voyous et à ses relations avec la pègre à Marseille, repousse avec une certaine efficacité les attaques de ses meetings par le PC. En conséquence les capitalistes – banquiers, industriels de l’automobile ou des mines, etc. – s’empressent de le soutenir.
Les tentatives du PPF pour gagner la classe ouvrière sont un échec. En 1938 un rapport de la fédération du PPF de Renault explique : « Nous avons réalisé l’unanimité contre nous. » Pour 400 membres du PPF, il y avait 7 500 membres de cellules communistes. Le PPF a une petite base ouvrière et populaire relativement âgée – des ouvriers avec des dettes à rembourser ou qui cherchent du piston pour un emploi.
Jusqu’en 1938, Doriot prétend que son parti est républicain et pour une réforme de la IIIe République. En 1940 il est pour l’élimination totale de la façade démocratique. Avec le déclin du Front populaire, le soutien financier du grand capital diminue et les Juifs deviennent une cible principale, particulièrement en Algérie mais pas seulement. Si, au début, Doriot prétend accueillir les Juifs « assimilés » dans son mouvement (comme Le Pen avec les musulmans), dès 1938 le PPF multiplie les déclarations antijuives, et après l’armistice de 1940 ses militants brisent les vitrines de magasins juifs.
Pendant l’occupation allemande le PPF devient un des deux principaux partis français de la collaboration. Doriot contribue à la création de la « Légion des volontaires français contre le bolchevisme » (LVF) et combat avec les nazis sur le front russe, avant d’être tué en Allemagne en 1945.
La lutte contre les fascistes
Trotsky insiste que le prolétariat doit se préparer à la confrontation physique. La lutte contre le fascisme a besoin de la milice ouvrière comme la grève a besoin de piquets. Trotsky insiste qu’il faut assurer l’armement au moins de l’avant-garde prolétarienne dans des milices ouvrières. Or les dirigeants de la SFIO et du PC affirment qu’il faut combattre les fascistes par des moyens idéologiques et non par des moyens physiques – en fait ils entraînent les pires illusions dans l’Etat bourgeois.
On trouve ainsi dans les revendications centrales mises en avant par le PC : « Arrestation immédiate de Chiappe ; suppression de la préfecture de police, de la police politique et de la garde mobile » et l’appel à la « dissolution des ligues fascistes ». Comme l’explique au contraire Trotsky : « Mais faisons encore une hypothèse fantastique : la police de Daladier-Frossard “désarme” les fascistes. Est-ce que cela résout la question ? Et qui désarmera la même police, qui, de la main droite, rendra aux fascistes ce qu’elle leur aurait pris de la main gauche ? La comédie du désarmement par la police n’aurait fait qu’accroître l’autorité des fascistes, en tant que combattants contre l’Etat capitaliste » (« Où va la France ? »).
Les trotskystes en France s’appuient alors sur les arguments de Trotsky dans leur presse, en rappelant la nécessité de milices de la classe ouvrière et de l’armement du prolétariat pour lutter contre les fascistes. Ils essaient de mettre en pratique leur programme lors de leur entrisme dans la SFIO en 1934-1935. En effet, suite à la faillite de l’Internationale communiste en Allemagne contre Hitler, des ailes gauches se sont développées dans la plupart des organisations sociales-démocrates un peu partout dans le monde, en opposition à la passivité de leur direction. C’est le cas dans la SFIO où cette aile gauche s’est fortement développée, en particulier (mais pas seulement) dans la jeunesse. Pour l’approcher et la faire évoluer vers le marxisme révolutionnaire et la construction de la Quatrième Internationale, Trotsky avait proposé que les trotskystes entrent, drapeau déployé, dans la SFIO.
Etant victime des attaques des staliniens du PCF, la direction de la SFIO avait accepté de remettre en place un minimum d’autodéfense en 1929. Avec la montée des groupes fascistes, et leur virulence, des groupes d’autodéfense sont mis sur pied au début des années 1930. Mais c’est après le 6 Février 1934 que ces groupes se développent, en particulier en région parisienne où l’aile gauche est puissante. Ils s’organisent en une milice interne à la SFIO, les TPPS (Toujours prêts pour servir, voir le livre de Mathias Bouchenot, Tenir la rue, l’autodéfense socialiste 1928-1938, Libertalia, 2014). Cette milice regroupe les militants les plus activistes et les plus déterminés, assez souvent des ouvriers. Les trotskystes travaillent avec ces militants et essaient de les gagner à leur programme. Mais ils se font expulser de la SFIO à l’été 1935, avec la consolidation du Front populaire, quelques mois seulement après leur entrée ; quelques centaines de militants de la SFIO se retrouvent alors dans l’organisation trotskyste. Mais ce n’est qu’une partie de cette gauche, la grande majorité étant restée dans la SFIO, derrière Marceau Pivert.
Si une direction des TPPS, avec des trotskystes, a été mise en place, si des cadres et des militants ont commencé à se former militairement, les TPPS n’ont jamais dépassé le stade d’un service d’ordre partisan massif et discipliné. Les pivertistes n’avaient pas le programme de Trotsky, pour qui les milices ou la préparation de la grève générale avaient pour but de préparer la classe ouvrière à sa tâche historique, le renversement du capitalisme. Fondamentalement, les pivertistes se tournaient vers le gouvernement bourgeois, y compris concernant les ligues fascistes dont ils allaient demander la dissolution quand la SFIO se retrouva au pouvoir. « Pivert s’accroche à Zyromski, qui s’accroche à Blum, qui ensemble avec Thorez s’accroche à Herriot, qui s’accroche à Laval. Pivert entre dans le système du “Front populaire” », explique Trotsky en novembre 1935.
Les trotskystes français n’ayant qu’une implantation extrêmement faible dans la classe ouvrière, ils ne réussirent pas à organiser des mobilisations ouvrières de masse. C’est aux Etats-Unis que la politique de Trotsky a pu être appliquée de façon exemplaire. Le Socialist Workers Party, dirigé par James P. Cannon, réussit en 1939 à mobiliser près de 50 000 personnes pour protester contre un meeting fasciste au Madison Square Garden à New York. Les manifestants, qui n’hésitèrent pas à traverser les barrages policiers, purent administrer une bonne correction à de nombreux fascistes à la sortie de leur meeting. Cette tradition de mobilisations de masse contre les fascistes basées sur les syndicats ouvriers n’a guère de choses en commun avec la guérilla de services d’ordre que pratiquait la Ligue communiste (ancêtre du NPA de Besancenot et Poutou) dans les années 1970 contre les fascistes d’Ordre nouveau, précurseurs du FN. C’est au contraire en ligne avec la tradition du SWP américain que la LCI (à l’époque TSI) s’est appuyée pour organiser dans les années 1970 et 1980 aux Etats-Unis (et en décembre 1981 à Rouen) des manifestations ouvrières pour stopper les fascistes.
En guise de conclusion
Pour en revenir au débat d’aujourd’hui avec lequel j’avais commencé ce rapport, Soucy est d’accord avec Sternhell que la longue tradition du fascisme français a pavé la voie à Vichy et aidé à mettre en œuvre directement les mesures si cruelles et meurtrières de ce régime. Et c’est pour cela que ces deux historiens sont voués aux gémonies par les idéologues officiels issus de Sciences Po.
Si Sternhell est autant attaqué pour son livre Ni droite ni gauche c’est parce qu’il a aussi touché l’establishment bourgeois qui a prospéré après Vichy, comme les ex-cadres de l’Ecole d’Uriage, une institution officielle de Vichy pour former les élites du nouveau régime. Hubert Beuve-Méry, le fondateur et rédacteur en chef du Monde pendant 25 ans, est passé par Uriage, de même qu’André Rousselet, le fondateur de Canal Plus, et beaucoup d’autres encore qui voudraient faire oublier leur admiration pour Vichy et Pétain.
Un des ex d’Uriage est Emmanuel Mounier, dont Sternhell rappelle qu’il est considéré de nos jours comme un « saint républicain ». Mounier était le fondateur du magazine Esprit qui critiquait la décadence de la France dans les années 1930. Il attaquait le marxisme comme « un fils rebelle du capitalisme » relevant de « la tyrannie de la matière ». Ce monsieur « ni de droite ni de gauche » par excellence visite l’Italie en 1935, assiste avec des animateurs de la revue Ordre nouveau à un congrès de l’Institut de culture fasciste où il rend hommage à l’« aile vivante et audacieuse, radicalement anticapitaliste » du parti fasciste, en louant « sa sincérité, son ardeur, ses racines profondes dans le prolétariat ». Le réactionnaire Mounier est si profondément hostile à la Révolution française que, selon Sternhell, il a même reproché aux fascistes italiens leurs liens avec la tradition jacobine (son discours a ensuite été publié dans Esprit). Ce même magazine existe encore et un certain Emmanuel Macron est membre de son comité de rédaction. Un article publié dans le Monde en mai dernier place Macron « dans la continuité d’Emmanuel Mounier, [...] ce courant spirituel qui cherchait une troisième voie entre le capitalisme libéral et le marxisme » !
Pour finir, en 1935 Trotsky écrivait dans « Encore une fois, où va la France ? » : « Le développement du fascisme est en soi le témoignage irréfutable du fait que la classe ouvrière a terriblement tardé à remplir la tâche posée depuis longtemps devant elle par le déclin du capitalisme. » Il pointe là du doigt la responsabilité des réformistes et de la bureaucratie syndicale. Nous étudions cette question aujourd’hui pour continuer la lutte de Trotsky dans une période de crise et de menaces plus ouvertes contre les syndicats, sans parler des musulmans et des immigrés. Comme je le disais tout à l’heure, le fascisme est inhérent au capitalisme à l’époque de sa décadence impérialiste. La bourgeoisie française n’aura aucune hésitation à y avoir recours si elle se prend à craindre pour sa domination de classe face à une résurgence des luttes ouvrières. Il faut chercher à mobiliser maintenant la classe ouvrière et les opprimés pour stopper les provocations fascistes et leur renforcement. Mais fondamentalement, il faut réarmer la classe ouvrière avec le programme du marxisme. Pour en finir une bonne fois pour toutes avec le danger fasciste, il faut renverser la classe capitaliste tout entière par une révolution ouvrière. Cela exige de lutter pour forger un parti ouvrier révolutionnaire d’avant-garde, dans la tradition du Parti bolchévique de Lénine, qui avait mené la classe ouvrière russe à la victoire il y a bientôt 100 ans. C’est le sens profond de notre combat.
http://www.icl-fi.org/francais/lebol/218/fascisme.html
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La production pour le profit : anarchie et pillage - Capitalisme et réchauffement climatique (Part 2) (Mars 2016)

https://archive.is/5KYLY
Les ravages de l’impérialisme
Quels que soient véritablement les conséquences et le calendrier du réchauffement climatique, une chose est sûre : dans un monde dominé par le capitalisme impérialiste, ce sont essentiellement la classe ouvrière et les pauvres qui subiront les conséquences humaines les plus désastreuses – qu’il s’agisse de famines, de la désorganisation de la société ou de maladies. Les pays les moins développés, qui ont des infrastructures insuffisantes et de trop maigres ressources pour s’adapter aux nouvelles conditions climatiques, paieront un très lourd tribut. Le vrai coupable n’est pas tant le changement climatique que le système capitaliste mondial, qui impose aux pays semi-coloniaux des conditions inhumaines et prive leurs populations des moyens de défense les plus élémentaires, et pas seulement en temps de catastrophes.
L’impérialisme moderne, caractérisé par l’exportation de capitaux, s’est développé à la fin du XIXe siècle ; les frontières des Etats-nations s’avéraient trop étroites et confinées pour satisfaire les besoins des capitalistes en nouveaux marchés et en main-d’œuvre bon marché. Par le fer et par le sang, les pays avancés ont au fond partagé le monde en sphères d’exploitation en concurrence les unes avec les autres. Lénine a décrit ce processus dans l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), un classique du marxisme. Chaque classe capitaliste cherchant à défendre ses intérêts aux dépens de ses rivales, les impérialistes se sont embarqués dans une série de conquêtes et de guerres coloniales, dont la Première Guerre mondiale et la Deuxième ont été les points culminants.
Les classes capitalistes d’Amérique du Nord, d’Europe et du Japon exploitent non seulement leur propre classe ouvrière mais aussi les masses opprimées d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, bloquant ainsi tout développement économique et social pour l’immense majorité de l’humanité. Les écologistes citent l’exemple du Sahel en Afrique sub-saharienne comme preuve de l’ampleur des conséquences du réchauffement climatique. Cette région, qui s’étend de l’océan Atlantique au Soudan, connaît depuis plus de quarante ans des sécheresses et des précipitations irrégulières. Il est vrai que la désertification rapide du Sahel, majoritairement peuplé d’éleveurs nomades et de paysans, a exacerbé la concurrence pour la terre entre les nombreux groupes ethniques de la région. Mais le fait que le Sahel s’enfonce dans la pauvreté, la famine et la misère est au fond un phénomène créé par l’homme : c’est une conséquence de la domination impérialiste.
En Afrique, une petite partie seulement des terres sont actuellement arables. Pour développer l’agriculture africaine, il faut construire des systèmes d’irrigation, assécher les marais et assainir les régions insalubres. Mais de telles mesures resteront impensables tant que le continent sera pris dans l’étau du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Le colonialisme a conduit l’Afrique dans une impasse en la forçant à spécialiser son agriculture dans les produits tropicaux destinés à l’exportation afin de pouvoir rembourser une dette usuraire (dette d’ailleurs accumulée dans une large mesure pour importer massivement des produits alimentaires). La destruction de l’Etat ouvrier bureaucratiquement déformé soviétique en 1991-1992 a considérablement aggravé la dévastation du continent africain. L’Union soviétique constituait en effet le principal contrepoids à l’impérialisme américain et elle fournissait une aide importante à divers régimes du tiers-monde.
Tant que durera le capitalisme, il continuera à provoquer des famines à grande échelle et autres fléaux, comme les épidémies de maladies évitables causées par le manque d’infrastructures sociales de base (égouts, alimentation en eau potable, etc.). Même si le réchauffement climatique produit par l’homme était stoppé d’une façon ou d’une autre sous le capitalisme, les déprédations impérialistes continueraient sans relâche. Ceci a notamment comme conséquence que des milliards de personnes resteraient vulnérables aux changements climatiques « naturels », aux fluctuations régionales des cycles saisonniers, aux « événements météorologiques extrêmes » comme les ouragans et autres catastrophes naturelles. Le tremblement de terre qui a touché Haïti en janvier 2010 en est l’illustration : le nombre de victimes – environ 250 000 personnes – est le résultat de l’oppression impérialiste à laquelle est soumis depuis plus d’un siècle ce pays extrêmement pauvre, une oppression qui l’a laissé complètement à la merci des effets du séisme. A Port-au-Prince, les bâtiments mal construits se sont tout simplement écroulés ; aujourd’hui environ 1 500 000 Haïtiens vivent toujours sous des tentes de fortune.
La lutte pour le renversement révolutionnaire de l’ordre capitaliste décadent est une question de survie pour l’humanité. Une petite preuve de la supériorité d’une économie collectivisée sur le système capitaliste de production pour le profit est la façon dont Cuba, un Etat ouvrier déformé, a su protéger sa population d’ouragans dévastateurs. Quatre ouragans ont frappé Haïti en 2008, faisant 800 morts. Deux de ces tempêtes ont également traversé Cuba, entraînant la mort de quatre personnes. Malgré la mauvaise gestion bureaucratique de l’économie et la relative pauvreté du pays – aggravée par plus de quarante ans d’embargo économique américain –, Cuba est connue pour l’efficacité avec laquelle sont évacués ses habitants lors de catastrophes naturelles de ce genre : le gouvernement diffuse rapidement des prévisions météorologiques, il éduque et mobilise la population et organise l’hébergement d’urgence, les moyens de transport, l’approvisionnement en produits alimentaires ainsi que l’assistance médicale.
Spéculation et protectionnisme
Même si beaucoup de militants radicaux écologistes se considèrent anticapitalistes, toutes les variantes de l’écologisme sont des expressions de l’idéologie bourgeoise – elles proposent des correctifs sans remettre en question la pénurie et la société de classe. Les « solutions » au réchauffement climatique préconisées par de nombreux écologistes se basent sur le marché et elles ont la faveur des gouvernements capitalistes un peu partout dans le monde. Leur pièce maîtresse est le système dit « de plafonnement et d’échange » (plafonnement des émissions et échange des droits d’émission), qui est appliqué aujourd’hui dans toutes les économies européennes. Ce programme fixe une limite généreuse à la quantité de gaz à effet de serre que les entreprises sont autorisées à émettre (« plafonnement »). Celles d’entre elles dont les émissions dépassent cette limite doivent acheter des crédits à celles qui émettent moins que leur niveau autorisé (« échange »). En fin de compte, c’est la classe ouvrière qui fait les frais de ce système, en premier lieu du fait des coûts plus élevés de l’énergie et des carburants. De même, si l’on instaurait une taxe carbone destinée à refléter le « coût social » des émissions sous forme de « prix », ce serait la classe ouvrière qui en supporterait le coût.
Les entreprises peuvent également éviter de réduire leurs émissions si elles investissent dans des mécanismes de « compensation » : des projets mis en place ailleurs, souvent dans des pays pauvres, et qui sont censés réduire la quantité de gaz à effet de serre présente dans l’atmosphère. Dans le cadre de l’un de ces projets, des familles rurales pauvres en Inde ont reçu des pompes à pédale pour irriguer leurs terres. Un autre projet encourage les Kenyans à utiliser des générateurs qui marchent au fumier. Des programmes de plantation d’arbres au Guatemala, en Equateur et en Ouganda ont perturbé les systèmes locaux d’approvisionnement en eau, obligeant ainsi des milliers de paysans à quitter leur terre sans avoir jamais reçu la compensation promise pour s’occuper des arbres. Les écologistes occidentaux peuvent peut-être « compenser » leur sentiment de culpabilité libérale de vivre une vie confortable en soutenant de tels programmes, mais dans le tiers-monde, le résultat final n’est autre qu’une paupérisation accrue des masses.
Le système « de plafonnement et d’échange » est devenu un nouveau terrain de spéculation. Certains fabricants de produits chimiques, comme la société DuPont, ont accru leur production d’un certain réfrigérant, le HFC-23 (un gaz à fort effet de serre), dans le but d’en incinérer un sous-produit de fabrication et de toucher ainsi une grosse somme en « compensation ». Le « marché carbone » promet aussi de devenir un nouveau terrain de jeu gigantesque pour les spéculateurs, les virtuoses du capital-risque et les banques d’affaires – un peu comme celui des créances hypothécaires qui a précipité l’implosion de l’économie mondiale. Plus de 130 milliards de dollars se sont échangés sur le marché mondial du carbone en 2009.
L’écologisme va aussi de pair avec le chauvinisme, ce qu’illustre le soutien des écologistes aux mesures de protectionnisme commercial. Si les principaux acteurs de la conférence de Copenhague étaient arrivés à un accord, cela aurait certainement eu comme conséquence un regain de protectionnisme. Comme l’a fait remarquer Michael Levi dans Foreign Affairs (septembre-octobre 2009) : « En dehors des sanctions commerciales et autres pénalités désagréables, le monde a peu d’options efficaces pour faire appliquer les engagements pris pour réduire les émissions. » En effet, la législation environnementale a longtemps servi de couverture pour imposer des droits de douane, une pratique bien établie dans les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Historiquement, le protectionnisme a provoqué en représaille des guerres commerciales, qui ont une fâcheuse tendance à se transformer en guerres tout court.
Le président de la Commission européenne a menacé en 2009 d’imposer une taxe sur les produits en provenance des Etats-Unis et d’autres pays non signataires du protocole de Kyoto, ceci afin de protéger les entreprises européennes. Aux Etats-Unis, la version du projet de loi présenté par le Parti démocrate à la Chambre des représentants pour instaurer un système « de compensation et d’échange » inclut une disposition qui prévoit une taxe sur les importations en provenance des pays qui n’auraient pas réduit leurs émissions d’ici 2020. L’industrie sidérurgique américaine appelle déjà à des sanctions contre les producteurs d’acier chinois si la Chine ne s’engage pas à réduire ses émissions de carbone. Emboîtant le pas aux aciéristes américains, les bureaucrates chauvins et anticommunistes du syndicat des ouvriers de la sidérurgie United Steelworkers ont porté plainte contre la Chine pour violation des règles de l’OMC parce qu’elle subventionne les exportations de panneaux solaires, d’éoliennes et autres équipements d’« énergie propre ». Le protectionnisme donne de la crédibilité à l’idée mensongère que dans chaque pays les travailleurs sont liés à leurs exploiteurs par des « intérêts nationaux » communs ; c’est du poison pour la solidarité internationale de la classe ouvrière.
Le protectionnisme visant les importations d’éthanol de canne à sucre en provenance du Brésil et d’autres pays fait aussi partie intégrante du plan du gouvernement Obama pour l’« indépendance énergétique » des Etats-Unis. En qualifiant la dépendance des Etats-Unis envers le pétrole du Proche-Orient de talon d’Achille de l’Amérique, Obama n’a laissé planer aucun doute sur le fait que l’« indépendance énergétique » est un cri de ralliement pour accroître la capacité de l’impérialisme américain à réaliser ses ambitions militaires et économiques dans le monde entier, grâce à la diversification de ses ressources énergétiques et une meilleure maîtrise de celles-ci.
Ce n’est pas par hasard que des groupes comme Greenpeace reprennent à leur compte le slogan de l’« indépendance énergétique ». Les principales organisations politiques écologistes, les partis « verts », sont des partis capitalistes de deuxième ordre hostiles au prolétariat. Aux Etats-Unis, les Verts jouent un rôle de groupe de pression libéral sur le Parti démocrate. Ce parti compte dans ses rangs des apôtres de l’écologisme comme Al Gore qui, à l’époque où il était vice-président sous Bill Clinton, a contribué à la mise en œuvre des sanctions pour affamer les Irakiens, ainsi qu’au bombardement de la Serbie. En Allemagne, les Verts ont participé à une coalition gouvernementale capitaliste avec le Parti social-démocrate de 1998 à 2005. Durant cette période, les écologistes allemands ont fait écho sur le thème de la « lutte contre la surpopulation » aux discours de l’extrême droite et à son racisme anti-immigrés. Joschka Fischer, ministre vert des Affaires étrangères, a déployé l’armée allemande en dehors des frontières (pour la première fois depuis le Troisième Reich de Hitler) pour participer aux guerres menées par les Etats-Unis contre la Serbie et l’Afghanistan.
La montée du capitalisme vert
L’écologisme n’est en aucune manière hostile à la production pour le profit. Comme le fait remarquer l’auteur d’un article du New York Times (21 avril 2010) intitulé « 40 ans après, la Journée de la Terre est une affaire de gros sous » : « L’hostilité aux entreprises était telle, au moment de la première édition de la Journée de la Terre en 1970, que les organisateurs n’avaient accepté aucune subvention de la part des grandes entreprises et qu’ils proposaient des séminaires pour “tenir tête aux chefs d’entreprise et de gouvernement dans les débats”. Quarante ans plus tard, la Journée de la Terre est devenue un événement marketing branché pour vendre tout un éventail de biens et de services, comme des fournitures de bureau, des yaourts grecs et des produits éco-dentaires. »
La rhétorique « écolo » n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui dans les conseils d’administration des entreprises. En 2009, une légion de grandes entreprises avaient quitté la chambre de commerce américaine pour protester contre son déni total du réchauffement climatique. Cette attitude reflétait des intérêts divergents au sein de la bourgeoisie américaine. Plusieurs grandes entreprises ont décidé d’adopter une politique de « neutralité carbone », comme le géant de l’Internet Google, qui se flatte de construire des centres de données « éco-énergétiques » et d’investir dans des installations solaires et des parcs éoliens.
Lord Browne, ex-directeur général de British Petroleum (BP), avait contribué au milieu des années 1990 à lancer cette mode en faisant passer l’amélioration des rendements pour des réductions d’émissions et en faisant tout un battage là-dessus à coups de communiqués de presse. Aux Etats-Unis, les homologues de Browne injectaient des millions de dollars dans les caisses de la « Global Climate Coalition », l’un des groupes industriels les plus ouvertement opposés à la réduction des émissions. Browne au contraire flairait les subventions et les avantages fiscaux qui allaient découler du consensus occidental naissant selon lequel les émissions de carbone étaient un problème. Il rebaptisa son entreprise « Beyond Petroleum », créa un nouveau logo « écolo » et entreprit de faire du producteur régional qu’était BP une compagnie pétrolière mondiale engagée aussi dans les énergies « alternatives ». Pendant ce temps, BP réduisait les coûts en utilisant des matériaux de construction bon marché et rognait sur les dispositifs de sécurité des plates-formes pétrolières, préparant ainsi le terrain pour de nombreux « accidents », comme l’explosion d’avril 2010 qui causa la mort de onze travailleurs et le déversement de millions de barils de pétrole dans le golfe du Mexique (voir « Désastre dans le golfe : la course au profit capitaliste tue », Workers Vanguard n° 961, 2 juillet 2010).
Même si les écologistes libéraux et les réformistes de l’ISO montrent BP du doigt parce que ce dernier cherche à « écoblanchir » son exploitation des combustibles fossiles, le fait est que Browne a été l’un des instigateurs du mouvement pour le « passage au vert ». L’attention médiatique qui a entouré le calculateur de consommation énergétique que BP avait posté en 2005 sur son site internet a contribué à populariser l’idée que chaque individu devait réduire son « empreinte carbone ». L’année suivante, Al Gore prescrivait dans son documentaire Une vérité qui dérange l’abandon de certaines habitudes de vie prétendument gaspilleuses : les gens devaient consommer moins, utiliser moins d’eau chaude, remplacer leurs ampoules à incandescence par des lampes fluo-compactes et gonfler correctement leurs pneus de voiture. L’Economist de Londres (31 mai 2007), porte-parole du capital financier, faisait remarquer sarcastiquement que « les choix économiques individuels ne feront pas l’ombre d’une différence pour l’avenir de la planète. On ne sauvera pas les ours polaires en éteignant les lumières. » Les sermons d’Al Gore sur la réduction de la consommation ne l’empêchent pas de profiter de sa somptueuse villa de Nashville ou de son jet privé.
« Faire plus avec moins » n’est pas franchement une option pour les ouvriers au chômage dans les friches industrielles de Detroit, ou pour les populations qui vivent entassées dans les bidonvilles de Calcutta. Les entreprises qui deviennent « neutres en carbone » n’amélioreront pas les conditions de travail sur les chaînes de montage, où les ouvriers risquent de perdre un membre ou même la vie parce que les patrons décident d’augmenter les cadences pour extraire un maximum de profit. Le recours à des sources d’énergie « alternatives » ne réduira pas les niveaux de pollution dans les quartiers pauvres et ouvriers. Les entreprises qui produisent de l’énergie, en revanche, s’en mettront plein les poches.
Toute tentative d’utiliser de façon rationnelle les ressources de la planète et d’éviter la dégradation à grande échelle de l’environnement se heurte nécessairement à l’anarchie de la production sous le capitalisme, un système qui repose sur la propriété privée des moyens de production (les usines, la technologie, la terre, etc.). Même si les usines individuellement peuvent être bien organisées, il n’y a pas de planification économique à l’échelle mondiale. Les décisions d’investissement, y compris pour la recherche et le développement, sont avant tout motivées par le profit.
Friedrich Engels, qui a fondé avec Karl Marx le socialisme moderne et scientifique, écrivait dans son essai inachevé de 1876 « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme » :
« Pourvu que individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d’usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes et trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables, que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible. »
Pourquoi la question de l’environnement suscite-t-elle alors des inquiétudes de la part de nombreux porte-parole de la bourgeoisie ? D’abord parce qu’un capitaliste individuel va s’inquiéter s’il est démontré que la pollution industrielle affecte sa propre santé et pas seulement celle de ses esclaves salariés. Plus généralement, un nombre croissant de représentants politiques des capitalistes s’alarment face à la menace de perturbations économiques et sociales que fait peser le réchauffement climatique. Un article du New York Times (9 août 2009) intitulé « Le changement climatique considéré comme une menace pour la sécurité américaine » citait plusieurs experts militaires et spécialistes du renseignement qui évoquaient la possibilité, dans les prochaines décennies, « d’intervenir militairement pour faire face aux effets de tempêtes violentes, de sécheresses, de migrations de masse et d’épidémies ». Le Pentagone élabore déjà des plans pour sécuriser ses installations situées au niveau de la mer et fortifier les frontières pour empêcher l’entrée de réfugiés. Les discours du gouvernement sur la sauvegarde des intérêts américains sont une recette pour de nouvelles interventions impérialistes comme l’occupation d’Haïti, sous couvert de « porter secours aux victimes de la catastrophe » après le séisme de janvier 2010.
Ceux qui à gauche ne croient plus à une révolution socialiste prolétarienne n’ont plus rien d’autre à proposer que leurs propres scénarios catastrophe avec des stratégies réformistes impuissantes. Dans la New Left Review (janvier-février 2010), Mike Davis écarte la possibilité d’une « révolution mondiale », qualifiée de « scénario complètement irréaliste ». Il se résigne ainsi à accepter l’inévitabilité d’une catastrophe écologique imminente : « Au lieu de galvaniser l’innovation héroïque et la coopération internationale, les turbulences environnementales et socio-économiques croissantes risquent simplement de pousser encore plus les classes supérieures à se claquemurer frénétiquement pour s’isoler du reste de l’humanité […]. L’objectif serait de créer de vertes oasis de richesse permanente, entourées de murs, au milieu d’une planète dévastée. »
John Bellamy Foster, une vedette de l’« éco-socialisme », déploie tous ses efforts pour transformer Karl Marx en un proto-écologiste et pour vider le marxisme de son contenu révolutionnaire. Dans un article publié dans la Monthly Review (janvier 2010), il parle d’un « nouveau prolétariat environnemental » composé de petits paysans, d’habitants des bidonvilles sans travail et d’autres couches de la population du tiers-monde « directement exposées et qui seront les premières touchées par les catastrophes imminentes ». Ce « prolétariat » est présenté comme « le principal agent historique et l’initiateur d’une nouvelle ère de révolutions écologiques ». Cette notion prend clairement ses racines dans la « nouvelle gauche » des années 1960. Celle-ci rejetait l’idée que la classe ouvrière, dans les pays avancés comme dans le monde néocolonial, est la seule à pouvoir renverser l’ordre capitaliste et collectiviser les moyens de production. Après la disparition de la nouvelle gauche, de nombreux militants radicaux se sont réconciliés avec l’impérialisme et ont adhéré à l’une ou l’autre variante de la politique écologiste.
Il existe bel et bien un prolétariat dans les régions dont parle Bellamy : les mineurs de platine en Afrique du Sud, les ouvriers des chaînes de montage de l’industrie automobile en Inde et dans les usines aéronautiques au Brésil. Comme dans les pays capitalistes avancés, ce qui manque ce sont des partis ouvriers révolutionnaires, capables de mobiliser cette puissance sociale en se mettant à la tête des masses dépossédées des villes et des campagnes pour les mener vers une révolution socialiste.
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SHEMATISATION DU SYSTEME DE MOTORISATION II #35# Zoom sur... le métier de vendeur automobile - YouTube Système de Direction Automobile - YouTube Employé-e de commerce Mode d’emploi – Les métiers de l’automobile - YouTube

Dans un arrêt du 14 juin 2012, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé que pour bénéficier d'une exemption, les systèmes de distribution sélective quantitative de l'automobile ... Systèmes de pression de freinage de vérin de basculement, pompes manuelles et accessoires, appuis pendulaires de basculement, palier d'articulation sphérique, support de basculement, benne basculante à trois faces pour les véhicules utilitaires légers. Les systèmes d'aide à la conduite sur autoroute s'améliorent et certains modèles de voitures s'avèrent très sûrs, analyse le cabinet EuroNCAP dans une étude portant sur dix véhicules et ... Nos solutions d' intralogistique e-commerce sont connectées et vous permettent, de plus, de gérer et de piloter l'ensemble de vos flux de manière agile et efficace : de la réception, au stockage, le réapprovisionnement, le prélèvement et l'emballage, jusqu'au chargement des camions mais également le retour des articles. De plus, nos machines de tri automatiques ont été conçues pour ... 4. Décloisonner les systèmes de recherche « La recherche est une composante majeure de la préparation de l’avenir. (…) Les pays développés, qui ont su faire reculer le chômage sont souvent ceux qui ont le plus investi dans la recherche, », comme le souligne l’avis relatif au « Projet de loi programme pour la recherche … Les systèmes de recherche et la filière automobile ...

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